INKIPIT




CHAP I

Guethary, juillet 2019. La canicule s'est scellée à l'atmosphère.

Il règne un silence de sieste. La villa, à l’écart de la ville, est comme sortie d'une roche brûlante, à ses pieds, là où hier une armée de mâchoires venaient mordre les roches, c’est un désert d’eau qui s'évapore en nuées translucides. « La villa rosa », est une construction début XIXème siècle, flanquée de deux tours carrées en pierre rousse et aux chapeaux pointus, entre lesquelles un bow-window, en forme d’arc, résiste et flamboie au coucher du soleil. Si la chaleur est insupportable dehors, il fait presque froid entre les murs épais. Des dizaines de cartons jonchent le sol du vestibule, présageant un départ ou une arrivée. À l'étage, dans une pièce aménagée en chambre d'hôpital, un homme est allongé, il ne quitte pas le lit depuis des semaines. Cet homme, c''est Percy Williams.

Il sait qu'elle a pleuré. Comme s’est souvent le cas pour les personnes souffrantes, son ouïe est décuplée, il est partout dans la demeure. Nana s'est arrêtée, un moment, à l’entre sol, juste au-dessous du tableau de Callum Fraser. Elle s’est plaquée au mur pour essuyer ses larmes et le temps d’accrocher un sourire à son visage, elle a repris son ascension.

- Tu as encore pleuré.

- Non !

Elle change trop vite de conversation pour le convaincre.

- Tu sais que j'ai commencé à faire du tri et... devine ? J'ai retrouvé ces sabots ridicules que tu m'avais acheté, sans même connaître ma pointure.

- Oui, je me rappelle aussi pourquoi je l'ai fait. J'étais horrifié de te voir bricoler et travailler au jardin et avec tes Berluti aux pieds.

- Elle sont mortes… Je n'avais pas emporté beaucoup de vêtements et une seule paire de chaussures ; j'ignorais combien de temps je resterais

- Je sais.

- C'est un point que nous n'osions pas aborder : l'heure de mon départ...

- Nous sommes un peu... compliqués... tous les deux.

- Oui.

Il doit prendre son élan pour prononcer trois mots d'affilé, car alors, une toux le soulève tout entier qui occasionne une vilaine sueur.

- Je vais chercher de quoi te rafraîchir.

Il la suit du regard. Chacun de ses gestes s'accomplit avec lenteur et élégance. Elle pose ses pas dans un alignement parfait.

- Tu marches comme un mannequin défile.

Il ne se lasse pas de la voir venir à lui, et lorsqu’elle s’aperçoit qu’il la regarde, elle lui sourit, l’air de dire « Tu es bête, ne me regarde pas comme ça ! ce n’est que moi ! ».

- C’est toi …

Elle revient avec un broc et une serviette, la lumière de la salle de bain traverse le tissu léger de sa robe et fait entrevoir sa nudité. C’est très joli. Elle s'assied près de lui, éponge son front, sa poitrine, son ventre, son sexe...

- Aurais-tu quelques... idées coquines ? Ce ne serait pas pour me déplaire. Dit-il

Étonnamment une certaine partie de son anatomie, est sourde à son état de vieillard cacochyme. Nana ne rougit pas, il n'y a aucune pudibonderie chez elle, aucun apitoiement, non plus.

- Oui, je vois cela.

Elle laisse glisser son vêtement, s'allonge près de lui. Elle sent bon, sa peau est fraîche et douce contre son corps brûlant. Mais, elle se dégonfle... sa queue. Un souvenir.

- Ma Nana ?

- Oui ?

- À quelle heure viennent-ils ?

- Ils ne vont pas tarder.

- Que vas-tu faire… après ?

- c’est cet instant qui m’occupe, toi et moi. Ici et maintenant. Et puis nous en avons déjà parlé.

- Je sais. Mais reparle-moi de l’après, redis-moi, que tu ne t’effondreras pas, que je ne serai pas un souvenir qui t’étouffe

Il l’enserre maintenant de son maigre corps, enfoui sa tête brulante dans le creux de son épaule.

- Je t’aime, tant, tellement… Comment fais-tu cela ?

- Je ne fais rien, je suis là pleinement.

- Tu te souviens ?

- Bien sûr, je me souviens…


Chap. II

Avec des si…

Bonjour, on dit souvent « Je ne veux pas mourir idiote » ; c'est un peu dans cet esprit, je l'avoue, que j'entre ici. Je me présente. Je vis seule ; un choix, dans la croyance que c'est le prix de ma liberté. Me détromperez-vous ? Je n'ai aucun plan, mon domicile est ici et maintenant. Mes racines : c'est mon cœur qui les a fabriquées.

Si vous êtes cultivé, que vous avez de l'esprit et l'âme généreuse ; si, pour celle qui compte à vos yeux, vous êtes prêt à beaucoup ; si le chacun chez soi est un fonctionnement qui vous va ; c'est un bon un début déjà... Et qui sait ?

Mais... Avec des si... on mettrait Paris en bouteille...

Persée88

Votre profil vient de m'apparaître. Madame, en voilà une présentation ! Et vous êtes plus que ravissante, je sais bien : on vous l'a dit plus d'une fois. Que faites-vous ici ? Vous êtes-vous perdue ? Je quittais la salle, de mauvaise humeur et désabusé, c'est alors que… enfin ! vous voilà!

….

Persée88

Hello ! Y'a quelqu'un ? Bah voilà... j'arrive trop tard, on vous a déjà enlevée. Je vois que vous avez consulté mon profil (Ach, je n'aime pas ce mot !). Passez-moi le bonjour si vous repassez par là...

Lune17

Bonjour Persée88 ! Je viens d'arriver, j'avoue, poussée par je ne sais quelle idée saugrenue. Saugrenue mais sincère. Et – il n'y a rien de prétentieux là-dedans- : je ne sais plus où donner de la tête. J'ai le sentiment que tout cela n'est que malentendus. Cependant, je vous remercie, pour vos gentils et rafraîchissants messages.

Persée88

Boum ! Mon cœur fait boum ! Surtout ne partez pas ! Pas tout de suite ! Mon prénom est Percy, et je ne quitterai pas la pièce que vous éclairez depuis votre arrivée.

Lune17.

Mon cœur fait Boum... une chanson de Trenet ? Bon. Je viens de lire avec attention votre « profil ». Ben dites donc ! Quelle plume ! On dirait que vous vous amusez bien ! Vous devez être débordé ! Mais…Je veux bien rester avec vous pour rire un peu. Nana.

Persée88

Chère Nana,

Quel prénom ! Il me plaît beaucoup. Il a ce quelque chose de très malicieux, évidemment, je suis à peu près certain qu'il vous va comme un gant. Ou bien est-ce un désir secret ? SI je m’amuse ? Oui et non toutes les niaiseries que je lis me font le plus souvent fulminer… Vous êtes l’exception, je le sens ! plaisantons tous deux, sérieusement !

Persée88

Percy,

Oh ! Vous commencez fort ! Flatteur ? Mais... Ingénue et ingénieuse fille de joie, s'il est possible de coller ces adjectifs à l'appellation... De cette Nana ci, je me verrais bien garder les vertus. L'ingénuité comme l'ingéniosité - Quoi que pouvant paraître à l'opposée l'une de l'autre -, collent assez bien à ma personnalité. En plus d'autres choses que, peut-être, vous découvrirez au fil de notre conversation. Mais je ne veux pas encore vous affoler...

Dieu du ciel, serais-je en train de me vendre ?

Persée88

Chère Nana,

Alors, loué soit ce « dieu du ciel » qui vous envoie à moi ! J'aime ce style désuet qui émoustille... et je vous vois sourire en les écrivant. Voilà deux ans que je traîne mes guêtres ici, une sorte de passe-temps. Et je pourrais écrire un livre de recettes de cuisine, un manuel de truc et astuces ou d'astrologie, un recueil de fautes d’orthographe et j'en passe.

Que pourrais-je vous dire pour vous retenir ? Rien de banal, sans aucun doute, au risque de vous faire fuir. Alors, je vais vous étonner, j'espère ne pas vous fâcher, en vous posant cette question, mais vous, comme moi, je le sens, n'avons pas de goût pour les conventions.

Croyez-vous qu'il y ait un âge pour s'aimer ? Pour s'aimer charnellement, j'entends.

J'attends votre réponse, tout impatient.

Lune17.

Cher Percy

Décidément, vous n'allez pas par quatre chemins ! Mais cela me plaît.

Nous ne sommes plus des enfants ; je me risque à dire que nous avons connu, chacun dans notre vie, le bonheur comme les affres d'aimer ; aimer tout court, j'entends. Puisque la question est directe, je réponds, tout pareil et même j'affirme qu'il n'y a pas d'âge pour les plaisirs. J'ajoute, que cela ne m’empêche pas les sentiments de naître. Quant à jouer à je ne sais quel jeu de cache cache qui plaît aux dames, pour ensuite se refuser : cela n'est pas dans ma nature. Toutefois, j'ai pu mesurer que rien ne naît de prometteur, si le désir n'est pas suscité par un préalable enivrant.

Persée88

Cher Nana,

Épatant ! Comme vous décrivez bien les choses ! Nous voilà un point commun, déjà ! Et nous n'avons encore rien dit ! Que faites-vous dans la vie ? Je vous sens tout entière comme une fabrique à quelque chose. Alors qu'est-ce donc que vous fabriquez ?

Lune17.

Percy

Vous brûlez ! je passe ma vie à expérimenter. Expérimenter passionnément !

Chère Nana,

Laissez-moi deviner encore.... Et pendant que je réfléchis...

Je vous regarde... chapeau au photographe, en douce. Il vous a saisie. Un ami à vous ? Un amant ? Parce que... ce n'est pas une pose, ça : c'est un état ! Et parmi tout ce que j'y vois, je sens bien aussi qu'il s'est passé quelque chose, là, juste avant... Hum ? Il fallait qu'il fût présent pour l'attraper... J'en suis déjà jaloux. J'espère qu'il n'est plus de votre monde, celui-là. Et me voilà, dans une incompréhension, devant mon miroir... tout à coup quelconque et tellement vieux...

Lune17.

Cher Percy

Allons bon ! Ne fléchissez point. Il est un vase pour chaque fleur, etc... À moins que... vous ne cherchiez le compliment ? D'aucuns disent que l’âge n'est qu'un nombre ; c'est souvent, pour ceux qui l'on atteint, une manière de vouloir l'ignorer... Je pense différemment, l'âge est bien plus qu'un nombre. Il est soi, les traversées, les tombées, les relevées, il faut chanter ses louanges. Je sens que chez vous, il y a beaucoup à louer.

Persée88

Chère, chère Nana

Je suis tout ému. Merci. On ne m'a jamais fait plus beau compliment. Et tout à coup, je n'ai plus envie de plaisanter, mais de courir vers vous, vous serrer dans mes bras. Comment faites-vous cela ?

Persée88

Chère Nana

Ai-je mal dit ? Tout cela avait si bien débuté, mais vous disparaissez, comme vous êtes apparue. Trois jours que j'attends vos phrases, toute en sensualité. Voilà que je sursaute à chaque sonnerie qui retentit. Voyez dans quel état vous m'avez mis. Et puis, je ne sais si je le mérite, mais je me dis que ce n'est qu'un problème de connexion, de matériel... j'attends. J'attends. Je vous attends.

Persée88

Chère Nana,

Bon sang, quelle épreuve ! Mais je veux que vous sachiez - en attendant que tout soit réparé, car je tiens à cette idée -, que je vous parle, je suis là.

Persée88C

Chère Nana,

Non, décidément vous ne pouvez pas être ce genre de fille, je ne viens plus ici que pour vous y trouver. Je m'aperçois que j'en ai peu dit sur moi. Je suis un vieil architecte, anarchiste, (j’allais rajouter alcoolique) pour faire AAA. Je dessine encore de temps à autre, pour des amis, des connaissances. Mais, depuis quelques années maintenant, j'écris. Je vis à Bordeaux, j’habite une maison de ville, avec jardin et piscine ( j’espère que vous savez nager), tout près de la Cathédrale Saint-André ; si vous connaissez. Je vous vois bien, en pleine lecture, près de l'âtre. De temps à autre, vous levez le museau vers moi, me tendez votre main que je prends et serre contre mon cœur. Vous voyez, vous avez déjà emménagé. (Je ne suis pas alcoolique).

Persée88

Chère Nana,

Notez greffier, la date d'aujourd'hui 16 août 2014, Percy : moi-même, me questionne, m'insurge, m'émeus de la disparition de Melle Nana, et désespère d'un jour la retrouver... Allô ?

Persée88

Ça fait six jours...

Lune17.

Me revoilà, Percy. Ce n'était que quelques jours... juste un mot rapidement, j'ai un millier de choses à faire aujourd'hui et du courrier en retard. Comme vous l'imaginiez, mon Petit Camarade, m'a fait quelque mauvaise blague. HA. Vous m'avez bien fait rire, mais pas que. Je vous reprends en fin de matinée, vers onze heures ?

Persée88 :

-Putain ! Ce que j’ai eu peur !

Ouf ! Mille fois Ouf ! Maudite machine qui m'a privé de vous ! Un millier de choses à faire... et moi, j'espère... Onze heures... encore deux heures... Le vieil ours mal léché que je suis - vous l'aviez deviné, j'en suis certain –, ne se reconnaît pas.

Lune17.

Hello ! Percy,

Jusque-là, il me plaît bien ce vieil ours mal léché que vous me décrivez. Pour info : je cuisine peu pour moi seule, si je le fais, j'invente. Je ne crois pas à l'astrologie, tout comme je suis réticente à toute religion (ce qui ne signifie pas que je n'y ai pas réfléchi), allergique à la hiérarchie, ni fan ni inconditionnelle de qui que ce soit.

Persée88 :

Me voilà fixé 😉. J’apprécie, cette indépendance. J’ai vu que vous étiez des PA …Je connais bien Biarritz.

Lune17 :

J’occupe depuis peu un appartement à Guétary tout près de Saint Jean de Luz. Nous sommes les deux seuls habitants, le propriétaire et moi. Lui, au rez-de-chaussée, moi : au premier étage. Figurez-vous qu’il est un descendant d’Ainciart Bergara, le célèbre fabriquant de Makila que j’avais rencontré à Laressore, lors d’une de mes missions dans ce beau pays de Béarn. C’est tout à fait par hasard que j’ai trouvé ce logement, mais ce n’en est nullement un, si je me trouve près de l’Océan dont – je vous le dit tout de suite-, je ne puis me passer dorénavant. Et j’apprends à naviguer ! Comme j’aime ce grand horizon courbe que dessine la vision en pleine mer.

Persée88

Chère Nana

Prononcez-vous, tout haut, les phrases que vous écrivez ? Je suis certain, que de votre bouche, elles pèsent plus encore. Mais surtout… j’entends un espoir, dans cet avertissement… Oui ! j’aime l’océan également rassurez-vous. Mais, j’avoue que cela me fait un peu peur de vous imaginer seule sur votre coquille de noix, en pleine mer !

Percy :

Nana, j'aimerais entendre votre voix, là, tout de suite.

Lune17.

Oui. La voix, c'est important.

Persée88 :

Hello ! Vous êtes toujours là ? je suis sur google earth. Ça semble sympa. En plein bois ! la mer à deux pas ! Oh ! est-ce vous, que je vois marcher fièrement sur le chemin ? Permettez que je prenne votre bras. ;-)

Lune17:

Comment ! Vous n'êtes pas déjà là? ;-)

Persée88:

Et spirituelle avec ça!

Lune17:

Je dois vous laisser, le temps d'un déjeuner.

Persée88 :

Oh... un déjeuner. Oui, bien entendu. Suis-je Bête... Forcément... vous avez une vie. J’ai moi-même des choses à faire. On se reprend ce soir ?

Lune17 :

(Sourire).Entendu. A tout à l'heure.

Persée88 :

Hum... Pas de bêtise, hein ?

Persée88

Eh Ho ! Vous êtes là ? Ce déjeuner ?

Persée88

Chère Nana

Je languis de vous entendre, de vous voir, de vous... Ouh, si je ne retenais pas mes mots !

Lune17.

Percy,

Depuis que nous bavardons, c’est étrange, je m'attends à vous voir surgir à tous coins de rues. Il m'arrive même de penser vous me suivez. Me suivez-vous donc ?


0785777666

Persée88

Chère Nana,

Merci, Nana. Un mot de vous et je serai là où se pose votre regard. Je vous appelle ?

Percy :

- Salut Nana, c'est Percy.

- Bonjour Percy, c'est Nana.

Rires...

Percy :

- Où êtes-vous installée, avec votre potable ?

Nana :

- Partout, nulle part, je marche dans l'appart.

Percy :

- Je suis intimidé. Et charmé par votre voix.

...

Nana :

- Je ne suis pas loquace naturellement, meilleure à l'écrit.

Percy :

- Vous semblez si près, j'ai l'impression que je pourrais vous toucher.

Nana :

- Vous l'avez fait.

Percy :

- Vous... on peut se tutoyer ? Tu es adorable. Vraiment adorable. Je ne sais pas comment tu fais ça.

Je ne me souviens pas avoir ressenti un tel bonheur, une telle émotion. Il faut qu'on se voie, absolument.

Nana.

Eh bien, oui, c’est une idée. Mais nous sommes un peu loin… As-tu eu quelques motifs à écrire ces derniers temps ?

Percy

Oui. Mais, c'est un peu pathétique... Et toi, qu'as-tu fait tout ce temps ? je ne sais pas pourquoi, je t’imagine, toujours affairée à quelque ouvrage, ou pensées vivantes.

Nana.

« Pensées vivantes ». C'est joli.

Percy

Tu m’inspires

Nana.

Merci.

Percy

On est un peu empruntés, tu ne trouves pas ?

Nana.

Oui.

Percy

Je peux venir ?

Nana.

Tu veux dire, maintenant ?

Percy

Oui.

...

Je suis en bas. Au pied des marches de ton palais.

Nana.

Tu plaisantes ?

Percy

Pas du tout. Regarde par la fenêtre. ».

- Bien sûr, je me souviens. J’avoue que tu m’as épatée !

- Hum… tu ne semblais plus épatée du tout le jour d’après… ça m’a vraiment fichu un coup !

- Une incompréhension. d’où cette dispute…

Persée88 :

- Bonjour, Nana. Tu es là ? j’ai besoin d’entendre ta voix, te parler. S'il te plaît. Tu es là ?

Persée88 :

- Je pense à toi qui dors. Tu dors ?

Persée88 :

- Tu ne réponds pas, dois-je m'inquiéter ? t’ai-je déçue ? Je t’ai sentie si merveilleusement là, entière, dans mes bras, cela ne se peut pas. Non cela ne se peut pas. Bien sûr, tu dors. C'est étrange ce temps sans toi.

Lune17 :

- Bonjour Percy.

Persée88 :

- Enfin, te voilà. Comment vas-tu ma chérie ? As-tu bien dormi ? C'est fou ce qui nous arrive ! Non ? j'ai le sentiment de redevenir le gamin de vingt ans que j'étais : impatient, insatiable.... Je n'ai pensé qu'à une chose sur la route, tes yeux, tes courbes, ta peau, tes seins, tes hanches, ton cul magnifique... ta douceur. Et cette façon que tu as de te livrer toute, tu ne t'imagines pas, Nana comme c'est rare ce don de soi, et comme c'est excitant, et comme cela donne envie d'y plonger, une envie folle, irrésistible, animale... Je suis... J'étais complètement abasourdi, exsangue en rentrant. Pourquoi suis-je rentré au fait ? Nous aurions pu passer la nuit ensemble. Je me demande d'ailleurs, comment je suis arrivé à bon port. Je ne pensais pas être capable de ce genre de ... folie, à mon âge ! Je ne me souviens absolument pas de cette partie-là. J'aurais mieux fait de prendre une chambre d'hôtel, au moins, je serais là, à ton réveil, et pourrais sentir ta chaleur, nos odeurs fauves de fols amants. Tu me manques terriblement déjà. Comment fais-tu cela ?

Lune17 :

- Je suis au travail depuis longtemps, tu sais, mais je ne me connecte pas dès le lever... ;-)

Je crois que nous étions tous deux surpris de la tournure qu'a pris ce rendez-vous... inopiné. Et c'était mieux que tu partes, je n'eusse pas voulu que cela se passât autrement. Je me suis endormie pleine et heureuse, épuisée aussi... ;-) Je pense que nous avions besoin de savourer chacun de son côté, ce pur bonheur que nous nous sommes donnés. J'ai la sensation que tu es en moi, tu m'embrasses, me serres et t'insinues en toutes parties de moi. C'est réellement très agréable et excitant, au point qu'il suffit que j'effleure ma peau du bout des doigts et lentement, de la volupté au plaisir, vient le jouir. Tu vois ?

Persée88 :

Humm... ma chérie ! Si je vois ? Arrête ! Tu vas me faire exploser... mais c'est tellement bon d'un autre côté... non n'arrête pas ! ;-) On s'appelle ?

Lune17 :

- Je t'appelle dans la soirée ? il faut que je travaille un peu.

Persée88 :

- Je suis en train de penser que je ne sais même pas ce que tu fais dans la vie - comme on dit-. Je veux tout savoir ! hein ? tout à l'heure ?

Lune17 :

- Oui, ce n'était pas à l'ordre du jour... ;-) Repose-toi. On se parle tout à l'heure... je t'embrasse...

Lune17 :

- Partout.

Persée88 :

Hum...

Persée88 :

- Hello ! tu es là ? J'ai appelé sur ton portable, le message d'absence... un peu sec... tant mieux. Tu as posté une photo supplémentaire, sur meet-yours… c'est pour moi ? Je n'arrête pas de penser depuis, qu'après tout... je ne suis peut-être pas le seul... pardon... je déconne... quoi que... si je déconne. Hihihi.... Rit jaune qui ne rit pas. A très, très vite ma chérie, hein ? Tu me manques.

Persée88 :

- Oui, au fait... Petite cachottière... Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Je suis en train de lire "la Mouche" J'adore : " Non je ne fais rien dans la vie. Pourtant, je fais mon métier de vous attendre ici..." Ça me rappelle vaguement quelqu'un... D’ailleurs, nous pourrions nous transporter vers un autre lieu de communication, tu ne crois pas ? Maintenant que j'ai ton mail, ton téléphone et ton adresse ... Ce site a fait son œuvre, pourquoi y rester ? À moins que... tu aies encore quelque chose à y faire ? Ça y est je recommence... Désolé. Je ne sais pas si c'est l'âge, car je te promets que jusque-là, ce n'était pas du tout dans ma nature, je deviens exclusif... Et en plus je parle tout seul ! Tu me manques.

Lune17 :

- Salut Percy ! Tu me fais bien rire, tu sais ? Parler tout seul... n'est-ce pas le propre de l'écrivain ? Quant à notre mode de communication, ici ou ailleurs, quel que soit le support, les mots sont les mêmes. Non ? M'écrirais-tu différemment dans un mail ? Cela ne me dérange pas de t'écrire ici. La photo, oui, c'est pour toi, une coquetterie... et rassure-toi, je n'écris à personne d'autre, je réponds seulement courtoisement aux messages que j'ai reçus. Un pli indéfectible de mon éducation sans doute

Je ne t'ai rien dit, car par-dessus tout, ce que j'aime c'est : fabriquer. J'avais d'ailleurs beaucoup aimé cette expression de toi, dans notre première prise de contact ; " je vous vois tout entière comme une fabrique à quelque chose ».

Percy88 :

- Je suis bien content de t'avoir fait rire. Finalement, la froideur de ton message d'absence, au téléphone, n'est pas exceptionnelle, on dirait. Est-ce que tu n'as rien d'autre à me dire ?

Lune17 :

-???... Je suis étonnée. Voire déçue. Quelle mouche te pique ? Je ne minaude pas, je pensais que tu l’avais compris ! Faut-il, parce que nous avons cédé aux caprices du corps, que tout à coup, nous devenions des amants lamentables que seules les niaiseries sentimentales préoccupent ? Ou, attends-tu un satisfecit de ma part ?

Nous avons, chacun de notre côté, enfin je le croyais, des idées et à notre actif quelques réalisations, une vie ! Et là je parle pour moi : une vie que je n’ai de cesse de bâtir de manière à me libérer le plus que je peux. Me libérer : j’entends d’un joug quel qu’il soit.

Si sentiments il y avait, cela devait-il tout à coup, mettre fin à ce à quoi nous nous consacrons respectivement ? C’est-à-dire ce qui nous fait et fait aussi que nous nous sommes rejoints.

Et là pour le coup, non, je n'ai rien d'autre à te dire. ».

Persée88 :

- Je me traîne, j'ai une sale gueule. Je ne me suis pas lavé depuis... j'ai encore ton goût dans ma bouche, ton odeur partout sur moi, je ne veux pas que ça s'en aille. Mon cou me serre, ma gorge est un charnier où les mots s'entassent comme des corps. Ils m'étouffent ces mots que tout à l'heure je déposais sur ta peau. Réponds, s'il te plaît.

Persée88 :

- J'ai lu, " le mardi c'est mon jour". Je dirais bien deux mots au sale type qui a inspiré ce texte. Je sais : tu vas me dire qu'il ne faut pas te confondre avec les personnages. Tu vois ? J'ai raison. Réponds, s'il te plaît.

Persée88 :

- Je ne lâcherais pas. J'attends. J'ai pris une douche finalement... Je commençais à schlinguer. Je viens d'écrire des trucs vachement érotiques, en pensant à toi. Tu te souviens ? nous déjeunions au lit…Un peu de confiture de cerise, est tombé sur ta cuisse... tu me dis : Eh bien ! Qu’attends-tu ? j’obtempère, évidemment… Puis tu montres ton sein : et là ? Derechef je viens recueillir à pleine bouche le confit rouge et sucré… et voilà que tu laisses tomber la cuillère entre tes cuisses… vraiment tu exagères… Et là ? Continues-tu, inlassablement écoutée… inlassablement obéie.

Tu m’écoutes chérie ? réponds-moi, je t’en prie.

Persée88

Mon amour, tu me manques. Je suis un peu comme un enfant qui reçoit un cadeau qu’il n’attendait pas. Une fois le papier déchiré, l’emballage défait ; à la hâte et à l’excitation succède la perplexité, le « Comment ça marche ? ». Une légère inquiétude me gagne, non que je ne m’estimasse point, mon égo me l’interdit ; mais, ce que je ressens pour toi est déjà d’une telle hauteur. Tu sais ?

-Il y eut tant de départs, et toujours j’en crevais de ne savoir te retenir, tandis que dans nos amoureuses et folles retrouvailles, tout est merveilleux.


CHAP III

Il faisait assez beau, à Bordeaux, ce matin de mai ; Percy était de fort bonne humeur, Nana serait de retour dans quelques jours -sans qu’il connût la date exacte-, et il venait d’achever un travail qui lui avait été commandé. Il avait, ce jour-là, deux rendez-vous : l’un chez le Dr… -une fatigue inhabituelle le gênait depuis quelques temps-. Mais il retrouverait tout d’abord, et comme à l’habitude une fois par mois, son jeune ami Paul Gere près de la Fontaine des Trois Grâces. À cette occasion, Ils devisaient, joyeusement ou gravement, tout en marchant. Gere s'épanchait aussi volontiers sur sa situation familiale. Marié à Ruby, peintre comme lui, ils élevaient un tout jeune enfant. Il arrivait souvent que les fins de mois arrivent trop tôt…

- Je rêve parfois d'un monde, où le métier de peintre serait comme n'importe quel autre travail, plus je vieillis, plus je me sens prisonnier de cette sorte d'exception.

- Pensez-vous à un travail nomenclaturé ? Avec des règles, une convention, des syndicats, un taux horaire ? Une hiérarchie ? Cela va demander un peu de temps encore, mais ne vous inquiétez pas. Et alors, une toile, une sculpture, un livre ne seront plus que des suites d’algorithmes... et vous débiterez des tableaux comme le charcutier : des saucisses... un peu de ceci, un peu de cela... en fonction du goût du jour... Un travail comme un autre...

Gere s'amuse de cette raillerie.

- En attendant le Dieu Numer... on peut encore voir le peintre, dans son antre, en pleine solitude, famélique, s'acharnant sur sa toile, comme si sa vie en dépendait. Puis une fois terminé, le tableau sous le bras, il s'en va à pieds dans ses chaussures trouées, le présenter au marchand du coin qui lui échange contre un morceau de pain.

- Ha, ha ! Voilà bien un cliché...

- Pas loin de la réalité...

- La séduction qu'opère ce métier sur les esprits disposés à lui céder, devrait passer bien vite lorsqu'il vous met au pain sec et à l'eau. À moins d'être… d'être fou... Sommes-nous fous ?

Ils rient tous les deux. Gere reprit :

- Tout le monde s'accorde à penser que seuls l'amour et l'art rendent la vie supportable, tandis que l'artiste crève de faim. Tout cela est un peu paradoxale...

- Pour ma part je me réjouis d'être invisible, cela me permet probablement une concentration et un point de vue que je n'aurais pas autrement.

- Vous n’êtes certes pas invisible à mes yeux. Au reste, pas seulement aux miens il me semble…Avez-vous du nouveau à propos de cette maison que vous convoitiez ?

- Oh ! Mais j'ai beaucoup mieux ! Il se trouve qu'un de mes bons amis déménage, par nécessité de travail, aux USA. Il laisse, un bien hérité de ses parents qu'il veut lui-même transmettre à ses enfants. Il souhaitait laisser cette propriété, à Biarritz, aux bons soins et services d'une personne de confiance en échange d'un loyer raisonnable. Je connais l'endroit, c'est somptueux ! Je me suis porté candidat. Cela ne pouvait pas tomber mieux ! Et voilà qui est fait !

- Biarritz ? Tiens donc !

- Un pur hasard, mon ami, un pur hasard !

- Si vous voulez… Alors, ça y est ! Vous quittez Bordeaux !

- Ma foi, J'approche les 70 ans... Je serai bientôt trop vieux pour les grands changements... c'est le moment où jamais. Biarritz sera sans doute ma dernière demeure.

Percy William’s

- Allons bon ! En voilà une idée morbide !

- Mon jeune ami, il n'y a rien, là, de dramatique. Je compte bien vivre encore de nombreuses et belles années.

- À ce propos comment va Nana ?

- Oh… ma foi, fort bien. Voilà 76 jours exactement… que nous ne nous sommes pas vus.

- Je vois. Vous comptez les jours, cela vous affecte-t-il ?

- Du tout ! Nous nous écrivons très souvent. J'ai justement reçu ce matin une lettre d'Heraklion, où elle séjourne actuellement.

Paul, esquisse un rictus que Percy saisit au passage.

- Oui ?

- Je trouve curieux que vous ne l'accompagniez pas dans ses voyages. Enfin, ce mode de vie… Séparé.

- Je ne vous voyais pas si conventionnel. Vous l'avez rencontrée, n'est-ce pas ?

- Oui. C'est une femme qui ne laisse pas indifférent ; je ne parle pas seulement physiquement. Il y a quelque chose chez elle, comment dire... de troublant... Elle m'a intrigué.

- C’est une passagère curieuse de l'existence.

- Voilà qui est très romantique... Vivez-vous tous deux un amour... platonique ?

- Platonique ? Pourquoi platonique ? Pensez-vous qu'à mon âge, je devrais être privé des plaisirs de la sexualité ? Et – je ne devrais pas vous dire cela : Nana ne s’en satisferait pas. J'avoue qu'il me plaît, aujourd'hui, d'être libéré de ces questions d'être aimé, comment, pourquoi, combien …

- Ou bien, vous n'y croyez plus.

- Croire, mon ami, c'est se tromper, souvent. Je l’ai expérimenté à mes frais.

- Vous me trouvez conventionnel ; je vous trouve amer pour le coup.

- Nana et moi, nous nous vivons sensuellement et intellectuellement. Est-ce de l'amour ? Je ne saurais le dire, mais je m'y épanouis. Et puis je suis fort occupé, comme vous le savez.

A-t-il menti ? Un effet de manche ? Percy se souvient très bien de sa confusion à ce moment-là

- Voit-elle d’autres personnes ? enfin je veux dire… Ne craignez-vous pas, que cette passagère de l’existence -comme vous dites si joliment-, vous échappe définitivement ?

- C’est une chose que je comprendrais. Mon ami… si nous parlions d’autre chose ?

- Oui, pardonnez-moi, je ne voulais pas être indiscret. Où en sont vos travaux ?

-Je viens de d'achever deux projets : pour le premier, je vous confie que le seul intérêt pour moi fut d'être payé. Et je n'ai jamais été aussi heureux de rester dans l'ombre. Foutre dieu ! Fallait-il que j’aie besoin de cet argent.

- Oh... à ce point-là ?

- Un calvaire, littéralement !

- Dans votre profession, cela doit arriver de temps à autre.

- Heureusement cela peut être passionnant aussi. A l'instar du second.

- Je suis tout ouïe.

- C'était en juillet. Une femme, que j’appellerai K - vous savez que je ne puis divulguer aucun nom – me contacte un soir, au téléphone, par le biais d'une annonce que je fais paraître de temps à autres sur le web. Elle se présente, m'explique sommairement, qu'elle souhaite laisser à ses enfants et petits-enfants, le livre de sa vie. Elle s'arrête un moment, pour prendre sa respiration. Jusque-là, rien d'original, je me dis que je me passerais, cette fois, d'une histoire à la con, tant pis pour l'argent. Je vais pour lui répondre, poliment, que je ne suis pas intéressé.

- Oui, c'est compréhensible.

- Mais elle ne m'en laisse pas le temps, elle ajoute, en mettant un trémolo « Une vie dont ils ignorent la vraie et terrible réalité ». « La vraie et terrible réalité » : ce sont ses mots. Et là bien sûr, cela me met la puce à l'oreille.

- Ha !

- Nous convenons d'un rendez-vous, au « Relais » pour le surlendemain. Un peu en avance, je m’installe dans la salle face à l'entrée. Je vois arriver une femme d'une soixantaine d'années, pas très grande, blonde, trop maquillée, en tailleur noir pas très bien coupé, chemisier très décolleté, chaussures à talons aiguille et bas noir malgré la chaleur. Je suis certain que c'est elle, je signale ma présence. Elle me rejoint, s'assied, face à moi. Sans doute fut-elle jolie à une époque, mais une joliesse que l'âge, la fatigue et probablement quelques événements dramatiques – pensé-je- lui ont enlevé. Nous entrons rapidement dans le vif du sujet.

Une enfant de la balle. Fruit du hasard. Abandonnée, de famille en famille. Fugueuse. Baroudeuse, prostituée à seize ans...

- Bon sang, quelle tristesse !

- En effet... Pourtant... Extrêmement maline. Il ne lui faut que peu de temps, pour se rendre compte qu'elle gagnerait bien plus à faire travailler les autres ; elle devient entremetteuse : proxénète pour dire simple. Mais, de haut vol !

- Ah bon ? Une maison close ? Il y en avait encore à cette époque ? Je croyais qu’elles avaient totalement disparu depuis la loi 46 ?

- Pas tout à fait, J'imagine qu'il fallut du temps avant de faire place nette et que certaines maisons sont passées à travers les mailles du filet que Marthe Richard a étendue sur la profession. D'autre part, très particulier bien entendu. À propos de Marthe Richard, saviez-vous qu'elle était elle-même une ancienne prostituée ? C'était dans les années 1905/7... un bail. Prostituée puis aviatrice, espionne et enfin femme politique... elle a vécu presque cent ans ! D'ailleurs, je vous conseille l'excellent livre de Nicolas d’Estienne d’Orves. Marthe ou les beaux mensonges. Les femmes, mon ami... serons-nous jamais à la hauteur ?

Bref. En tout état de chose, K a organisé son affaire sous couverture d'un établissement de massages et soin esthétiques... Le salon n'est fréquenté que du beau monde : vedettes de cinéma, chefs de cabinet, ambassadeurs, ministres... K. ne sera jamais ennuyée par les Meurs... et pour cause... le patron de la Brigade fréquente son établissement. Les années s'écoulent. Elle décide qu'il est temps de passer à autre chose. On est alors en 1989, Elle a 33 ans, et un bon matelas d'oseille (comme elle dit), elle a une chance de réformer sa vie. K. quitte le milieu. Elle achète une affaire à la campagne, un hôtel restaurant, dans les Deux-Sèvres. Tout ce qu'il a de plus respectable. K. s'invente un passé, se marie deux ans plus tard avec son cuisinier, Pascal ... le couple a un enfant, puis un autre, l'année suivante.

- De mieux en mieux ! Une histoire qui finit bien !

- Ce n'est pas terminé... Son passé quasi oublié... Aucune difficulté financière, elle et sa petite famille coulent des jours heureux. Pourtant, six ans après la naissance de son second enfant, son mari décède d'une rupture de l'anévrisme. Pascal est un enfant du pays et K. s'est fait une clientèle nombreuse et des amis. Il y a une belle et grande cérémonie, tout le village est là ; le haut du pavé jusqu'au petit paysan.

Je ne sais pas si vous le savez, mais dans les petites localités, le moindre événement est prétexte à un entrefilet dans le quotidien. L'enterrement fait donc, sans que K ne s'en effraie, l'objet d'un petit article, flanqué d'une photo : les hommages à la veuve, en gros plan, entourée de ses enfants.

En est-ce la cause ? Toujours est-il qu'un mois plus tard, un jour de février 1997, un type se pointe et la fait chanter. À partir de ce moment, tout commence à dégringoler. K. cède au début, croyant pouvoir se débarrasser de l'opportun avec quelques billets. Mais, le maître chanteur en demande toujours plus et se montre menaçant. Est-ce que les bas instincts de K. se sont réveillés ?... Quoi qu'il en soit, le type est retrouvé, mort, coincé dans les racines d'un frêne sur une berge de la Sèvre, près de Niort. Il a pris trois balles : une en pleine tête et deux dans la poitrine.

- Hum... c’était K ? ben merde alors !

Vous avez deviné. K. a fait appel à une vieille connaissance pour exécuter le travail. Après l'avoir tué, l'homme de main – sans doute pas très futé- a enchaîné le corps à une pierre, puis l'a jeté dans la rivière, insuffisamment loin de la rive. Comme un fait exprès, une grave sécheresse sévit cette année-là. Le niveau d'eau très bas, le corps stagne dans les vases, la chaîne enchevêtrée dans la souche d'un arbre. Des promeneurs le trouve. Trois ans passent ; la scène du crime, complètement polluée, ne fournira plus d'indice et n'est plus l'objet d'aucune attention particulière, sinon surnommée « la berge du mort ». En 2000, L'enquête n'est pas loin d'être classée. Quand, en dernier recours, un inspecteur : l'inspecteur H, particulièrement zélé et efficace, est envoyé, sur place, par la Criminelle de Bordeaux. Le mort retrouvé sur la berge, était connu des services de Police de Bordeaux. H. soupçonne un lien avec K.

K se souvient parfaitement du soir où H. est entré et a demandé une chambre. « Dès que je l'ai vu arriver, j'ai senti que c'était fichu, pour moi ». Il dînait tous les jours à la même heure. Il était charmant, parlait volontiers, s'amusait même avec les enfants... il était là, tout près de la solution. Il disparaissait parfois, puis revenait. K et H entretenaient des rapports presque amicaux. Un jour, il est descendu, comme à son accoutumé, prendre son petit déjeuner. K, l'accompagne pour un café. C'est alors, que l'inspecteur H., prenant soin auparavant que personne ne pût voir ou entendre, pose différentes photographies sur la table. Des articles aux titres tapageurs... K. en gros plan. Le changement de propriétaire et la disparition de la mystérieuse Madame K...

K. lui raconte tout. Attendri par son histoire, mais aussi séduit par cette femme hors norme, il promet qu'il ne la laissera pas tomber. Néanmoins, il n'a pas le choix, il doit l'arrêter. Tout se passe sans scandale, ce qui rend les choses un peu plus faciles pour tout le monde. Elle est jugée puis condamnée à une peine ferme de 18 ans. Elle sortira au bout 15 ans pour bonne conduite. Personne ne l'attend à la sortie, à part, l'inspecteur H.

K a tout perdu : ses biens, sa réputation, mais surtout ses enfants ne veulent plus entendre parler d'elle. Grâce à H. elle trouve un travail, se refait une existence, encore. Tandis que l'idée d'écrire un livre de sa vie, commence à germer dans son esprit. Il y a matière et elle détient, caché quelque part, un dossier (et pas que, je vous en parlerai tout à l'heure) : bon nombre de documents et photographies, compromettant les dignitaires qui fréquentaient sa maison. Des noms, qu'elle a toujours refuser de « donner », ce qui lui a sûrement valu ce petit allègement de peine. C'est tout à fait plausible.

- Énorme ! Énorme ! Vous êtes tombé sur un gros morceau, comme on dit.

- Mais, aussi captivante que soit sa vie, ce serait un travail considérable. Je me demandais si son maigre salaire d'employée lui permettrait de me payer. Elle travaille au supermarché X. depuis trois ans. Nous avons donc abordé la question de la rémunération, à laquelle d'ailleurs elle avait déjà réfléchi, tout à fait consciente de l'intérêt de son histoire. K. me propose, alors, un paiement échelonné et promet un pourcentage, plus important que coutume pour ce travail de ghost writer, dans le cas où il serait publié.

- Bien vu. Vous avez donc accepté.

- Nous avons signé un contrat en bon et due forme. J'ai pris beaucoup de plaisir à l'accompagner dans son projet. D'autant qu'elle a une sacrée mémoire. Je pense que ce livre mérite l'attention d'un éditeur. Au reste, c'est sur la bonne voie.

- Bravo ! Enfin... sans vouloir faire l'apologie du crime.,

- Autre chose d'amusant, si je puis dire : lorsque j'ai terminé le travail, elle m'avoue que l'argent n'était, en réalité, pas un problème. Mais, elle tenait absolument que je m'implique sincèrement dans cette aventure. J'en suis resté comme deux ronds de flan.

- Maligne... elle n’avait pas perdu le sens des affaires.

- Oui. Et un magot planqué quelque part... Je me suis un peu fait rouler dans la farine. Mais, je ne regrette rien. Et qui sait ? Si le roman devient un bestseller, j'en toucherai moi aussi... comme on dit, dans le milieu.

- Votre générosité vous perdra...

- Bah ! Mon ami, le plaisir a son prix.

- Nous déjeunons au Relais ?

- Non, pas cette fois, je m'aperçois que j'ai été très bavard !

- C'est, à chaque fois, un bonheur de vous écouter.

- Il est déjà treize heures et j'ai rendez-vous chez Delorme ; il n'avait que cette disponibilité. Je suis un peu gêné pour respirer en ce moment et fatigué pour un rien… bref. L'âge... sans doute...

- Je comprends parfaitement et vous souhaite que cette fatigue ne soit rien de grave. Mais tenez-moi au courant.

- Merci mon ami, à tout bientôt. Bonjour à la famille.

- Je transmettrai. Je vous appelle ?

- Quand vous voulez. Et sachez que ma porte vous sera toujours ouverte, Biarritz : cela n'est pas au bout du monde.

Ils s’embrassent comme deux frères qui se quittent. Percy poursuit et arrive chez le médecin.

- Williams... Alors, qu'est-ce qui t'amène mon vieux ?

Le Dr Delorme est un original, jovial et malicieux. « Il faut être à l''écoute des petits maux de la vie ; ils sont bien souvent causes des plus grands » ; Il n'a pas de secrétaire. Non plus de sablier : la visite peut durer dix minutes, comme soixante. Il troque volontiers la consultation contre une place de théâtre, de cinéma, une miniature, un dessin... Un panier de légumes, un poulet, des œufs... Peu à peu, cette réputation lui a valu une clientèle constituée essentiellement, d'artistes, de toute condition, en réussite ou pas, jeune ou vieux. Le cabinet est un capharnaüm : journaux, livres, tableaux, bibelots de toutes sortes... un cendrier toujours plein... Bien entendu, il procède à un examen attentif : « Bon… À nos âges, il ne faut rien négliger. N'est-ce pas ? »

Puis il sort une bouteille de whisky, pose deux verres sur un tas de papiers.

Percy sort du cabinet médical, avec un rendez-vous pris pour un check-up complet.

Il va rejoindre Nana, à travers sa lettre, mais c'est déjà ça.

Cher Percy,

Je t'écris depuis Matala, au sud de la Crête. Une fois à Athènes, et en montant dans l'avion pour Heraklion, tout plein de souvenirs me sont venus : L'aéroport, aux allures d'aérogare, la ville, le port minoen. Et le musée archéologique. J'avais pris un taxi, pour me rendre à Matala, qu'un ami m'avait- vivement conseillé de visiter. Il fallait traverser l'île de part en part, une course d'environ 50 kms. Quel bonheur, quand j’abordai pour la première fois ce village de pêcheur venté, odorant... Planqué au sein d'une crique bordée de falaises remarquables par les nécropoles Romaine, qui y furent creusées. J'apprenais que, dix-neuf siècles plus tard, elles avaient servi d'habitats troglodytiques aux Hippies, dans les années 60.

Quelques restaurants sans prétention étaient installés, face à la mer, de simples terrasses sur pilotis. J'y mangeais une cuisine qui m'a réconciliée avec l'huile d'olive, que je détestais auparavant. C'est ici, que j'ai goûté pour la première fois de ma vie : la moussaka... un délice ! Les gens étaient chaleureux, curieux. L'hôtelier, Yannis, qui m'accueillait pratiquait un anglais aussi imparfait que le mien, mais nous étions à l'écoute pour nous comprendre. Il appréciait et souriait à mon effort à dire les mots les plus simples : bonjour, bonsoir, bonne nuit « kalimera, kalispera, kalinikhta » et merci beaucoup « efkaristo poli ». Yannis m'invitait parfois à partager, avec sa famille, un petit vin qu'il fabriquait, ma foi, qui n'avait rien à voir avec le vin de France, mais dont je ne saurais dire de mal, tant c'était offert avec bon cœur ; et en guise d’amuse-gueules : des escargots cuits à l'eau ou des calamar frits à l'huile d'olive. J'avais loué un scooter, - un engin que je pilotai pour la première fois de ma vie, je me suis fait quelques frayeurs -, pour découvrir le paysage, la rocaille, des champs d'oliviers, dispersées çà et là, quelques chèvres, des hameaux blancs, aux minces ouvertures, une gargote improvisée, où je buvais un café turc, non loin des joueurs de Tavli, qui faisaient claquer les pions sur le plateau de bois. Des plages discrètes et difficiles d'accès, la baignade méritée, nue, seule au monde, dans cette mer d'antiques histoires, aux reflets de blancs, de bleus, qui adoucit la brûlure d'un soleil accablant. La piqûre d'un oursin collé au rocher... Le vent toujours...

Tu vas me rétorquer que j'aurais pu me renseigner... Mais, je ne voulais pas entacher ses souvenirs en fouillant sur le net, avant de me rendre, là, où ils ont pris forme.

Peut-être aurais-je dû. Car, quelle déception ! Aujourd'hui Matala est une sorte de Saint Tropez, aux allures hippies revisitées, envahie par les marcheurs en tong et les odeurs de friture.

C'était prévisible. Bien entendu je comprends cette volonté de profiter d'un cadre si exceptionnel, et pour les touristes et pour les habitants qui y voient leurs revenus augmentés. Mais je me sens dépouillée de tout émoi, devant ce déploiement de boutiques, de restaurants... des parkings ! Des ronds-points ! Des villas avec piscine...Et cette foule qui arpente les rues élargies, la plage fleurie de parasols et de transats en rangs d'oignons, entre lesquels courent les serveurs.

Je n'ai pas revu Yannis, sa modeste pension familiale s’est transformée en hôtel luxueux avec piscine, un lotissement de bungalows, attenant. J'y ai pris mes quartiers. Peut-être le croiserai-je par hasard, dans la semaine. Je dois faire contre mauvaise fortune bon cœur. Mais, je sens que mon séjour, ici, va s'écourter.

Parlons de toi. Comment vas-tu ? Je suis ravie de savoir le plaisir que tu as pris dans l'écriture du livre de cette femme étonnante. Mais... trouves-tu le temps de travailler à ta propre œuvre ? J'ai le sentiment parfois que tout cela, n'est que pour en repousser le moment... j'ai hâte de te lire.

Merci pour les photos, elles me parlent. Bon sang !Tout près de chez moi ! L'endroit est exceptionnel, la lumière fabuleuse et la villa majestueuse. Le genre de lieu cher aux Romantiques du XIXème siècle... sensibilité, rêverie, exaltation et bains de mer au programme. Je t'y vois fort bien. Comptes-tu y emménager bientôt ? Peut-être est-ce dans ta nouvelle maison, que nous nous rejoindrons ? J'ai hâte de te voir, te serrer, me blottir et ronronner près de toi.

Je t'embrasse fort en attendant nos belles retrouvailles dans quelques jours.

Nana.

Forcément, elle va l'aimer, cette maison qui baigne dans l'océan. Il ne veut rien précipiter, rien imposer : elle y aura sa chambre, la salle de bain attenante. Une belle grande chambre-terrasse avec vue sur la mer. Un lit immense... forcément, elle va l'aimer.

CHAP IV

Personne n'aime les hôpitaux. Percy suit docilement la ligne jaune, puis la ligne verte, sa radio sous le bras. Où qu’il soit, des odeurs d'incertitude, d'angoisse et de malheur se mêlent à celle des produits de soins et de désinfectant. Il croise des personnes en fauteuil roulant, poussés par les brancardiers, chargés de dossiers sur les genoux. Des patients hospitalisés traînent les savates, comme s’ils avaient des chaînes aux chevilles, le regard horizontal, le bras sec et tacheté d’un rouge sombre, une main cramponnée au pied à perfusion, l'autre aux tissus du pyjama ou de la chemise de nuit Des visiteurs discutent avec un proche en attendant une consultation. Ils saluent respectueusement le personnel préoccupé qui va et vient, se presse lentement, les souliers crissant sur le sol impeccable miroir de leur de silhouette. Les vitres, les murs, les bureaux ; tout rutile. Des portes s'ouvrent, se referment, des gens disparaissent.

La salle d’attente, est un peu comme celle des aéroports, à chaque porte son espace. Plus loin, Derrière un haut et long comptoir en laminé acajou, des employées se distribuent répondent aux questions et donnent des rendez-vous…

Un patient sort du cabinet, l’air grave il serre chaleureusement la main du médecin, Percy entend : Merci docteur. Ce n’est pas n’importe quel merci.

Il entend son nom. Sourires fugaces, salutations d'usage. Le Dr. Truc attaque. On n'est pas ici pour parler du beau temps.

- Bien. La radio montre des lésions tumorales… Sans que rien n’en prouve, à ce stade, la malignité. Néanmoins, je ne vous cache que tout cela est un peu inquiétant : vous êtes fumeur, je vois. Un paquet/jour… et le cigare.

- C’est une estimation. Je suis écrivain.

Comme si cela justifiait tout. Je suis écrivain donc je fume… c’est con : se dit-il. Le moment de sa première cigarette lui revient en mémoire. Une Gitane, sans filtre ! Piquée à son père. Il l’avait allumée avec une allumette, plutôt trois ou quatre d’ailleurs, et fumée sur le chemin vers l’arrêt du bus. Il se souvient qu’il ne savait pas quoi faire avec cette espèce de nuage âcre qu’il avait aspiré lentement et envahissait maintenant son palais, jusqu’aux amygdales, menaçant de passer cette barrière et de s’insinuer dans la gorge. Tout à coup, il s’était senti étouffer et avait expulsé en toussant et crachant l’air toxique enfermé dans sa bouche. Il devait avoir treize ou quatorze ans quand il s’est mis à crapoter, régulièrement. Puis les choses sérieuses avaient commencé. Tout à ses souvenirs, Percy n’entend que la fin de la phrase…

-…. Un scanner thoracique puis une fibroscopie Bronchique.

- Ah... cela pourrait être... un cancer ?

Le médecin attendait-il que ce soit Percy qui prononce le mot ? L'annonce d’une mort programmée à plus ou moins long terme... Pourquoi Percy s’y précipite-t-il ?

- Nous ne pouvons rien affirmer à ce stade. Il ne faut rien écarter non plus. Votre médecin a été bien avisé. Nous prenons les choses à temps.

Percy ne ressent rien, étrangement.

- On se revoit dans dix jours, avec les résultats. Vous êtes disponible ?

- Hum. Oui.

- Parfait, voyez avec la secrétaire pour planifier les rendez-vous.

Percy sort de la pièce, après avoir serré la main du Dr Truc. Il ne le remercie pas, il n’y a pas de quoi. Il ne lui en veut pas non plus. Le type a fait son boulot. C’est tout.

Il entre dans la file d’attente, puis quand vient son tour, il n’a pas besoin d’expliquer quoi que ce soit, les dates sont posées, on lui demande sa carte vitale et on lui donne un fascicule présentant les différents services de la clinique. Un numéro à appeler pour une aide à l’arrêt du tabac.

- Nous conseillons au patient d'être accompagné, pour le retour au domicile. Certains examens peuvent être fatigants à votre âge... Êtes-vous accompagné ? Demande la secrétaire sans encore avoir eu un regard vers lui.

A mon âge », se dit Percy… quel âge peut-elle avoir ?

- Etes-vous accompagné ? réitère-t-elle en le regardant cette fois, « Mr Williams ? »

- Non.

Le non, vient immédiatement.

- Je prendrai un taxi.

En sortant, la chose qui le préoccupe, c'est ce non qui s'est pointé, comme une putain d'évidence.

Pour se consoler, il se dit qu'il y'a des sales trucs intimes qu'on n’a pas envie de partager. Et son subconscient - ou ce on-ne-sait-quoi d'instinctif-, lui dit qu'un sale truc arrive.

Dans le tramway qui le ramène chez lui, il repense à sa confusion, lorsque, mentant à mon ami Paul, il prétendait être libéré de ces questions d'être aimé : comment, pourquoi, combien.

Juste devant chez lui, il remarque un énorme bourdon qui rampe maladroitement le long de l'angle d'une des marches. Le pauvre vieux est dans un sale état. Percy va rapidement chercher une feuille et aide l’insecte à s'y hisser. Une de ses pattes s'élève dans l'air, comme pour s'y accrocher. Il est à son trépas, pense Percy, sans doute préférera-t-il terminer sa vie comme il l'a vécue... Avec une intense compassion, il le porte jusqu'au pied de l’hortensia qui orne la façade et glisse le gros insecte moribond au cœur de la fleur.[NB1]

« Je serais le bourdon, elle serait ma fleur ».

Ni l'âge ni l'expérience ne libèrent des questions d'être aimé, combien, pourquoi, comment…


*******

- Je veux que tu sois ma femme.

Percy, confortablement installé dans le sofa du salon, écoutait l’opus 65 de Tchaïkovski, il fixait amoureusement Nana, blottie près de lui. Après une longue baignade dans la piscine elle avait revêtu une simple chemise, l’avait rejoint et s’était endormie. Percy avait ôté son casque, caressait ses joues, son front et avait dit tout bas :

- Je veux que tu sois ma femme.

Elle n’avait pas entendu. Elle partait le lendemain pour la Crête, combien de temps encore ? Cela n’était jamais très clair. Revenait-elle vers un autre ? Cette pensée ne le quittait pas depuis quelques temps, la situation l’agaçait tout autant que l’amant suspicieux qu’il devenait.

- Pourquoi ne pas lui avoir répété lorsqu’elle s’est réveillée ? Avait rétorqué Gere, lors d’une de leur conversation, où pour une fois Percy, en proie à un cafard inhabituel, s’était confié

-Je ne sais pas… une peur qu’elle m’échappe, le sentiment d’une incongruité pour elle. Un non eût été pour moi une défaite dont je ne me serais pas remis, et rien chez Nana ne laisse penser qu’elle pût l’envisager.

- Et si vous vous trompiez ? »

« C’est trop tard maintenant », se dit Percy en lui-même, sans s’apercevoir qu’il a prononcé ces mots tout haut.

- Qu’est-ce qui est trop tard, Mr Williams ? Répond l’infirmier en le piquant.


CHAP V

C’est trop tard maintenant.

Percy se sert un whisky, allume un cigare, se met à son bureau, dans l’intention d’écrire. Machinalement il clique sur l’icône Meetyours.com et relit les messages de Nana, les siens. Beaucoup plus nombreux se dit-il, avec une rancœur qu’il ne se connaissait pas. « Allons ! reprends-toi, non de dieu ! » . Quelques autres messages, dont un des admins du site : c’est l’anniversaire de son inscription, on lui offre un mois gratis. Ça faisait deux ans que Percée88, joue les redresseurs de syntaxe, les correcteurs d’orthographe. Sa tronche de vieux-beaux, son texte de présentation quasi baudelairien et sa bio d’artiste attirent les femmes en mal d’amour.

Un nouveau message l’alerte. Il clic machinalement. Une présentation banale, une photo pas trop moche. En ligne. Il n’insiste pas. Elle si : - coucou ! Tout ce qu’il déteste.

Il se reverse un verre, ferme le site, se met à clavioter : « Je suis seul, comme une petite partie de la population, je l’ai voulu. Je travaille chez moi, toute la journée les yeux sur l’écran de mon P.C, les doigts sur le clavier. J’écris. J’écris des histoires. Je ne cherche pas la phrase mémorable. J’écris parce que je l’ai décidé. Je ne veux et ne sais pas faire autre chose. Du plus loin que je me rappelle j’écris. Je me lève à cinq heures, je m’assois à mon bureau, je tape. Je bois du café. Je fume. Je porte toujours la même chemise blanche, le même pantalon, je n’ai pas de calebar, je suis toujours pieds nus. Mon frigo est vide. Mon appartement est sens dessus dessous. Il n’y a pas de rideau aux fenêtres, je m’en fiche. J’écris. Je ne suis pas beau, à cinquante ans j’ai l’air d’en avoir soixante. Pas de sport toujours le cul sur ma chaise à pianoter. J’ai bien pris un chien, pour m’obliger à sortir deux trois fois dans la journée. Mais je suis trop flémard, je le lâche. Et puis un chien ça doit avoir une vie de chien. Je vais faire des courses quand j’ai faim. Je ne prends pas de caddy, je jette pêle-mêle dans un panier toute sorte de victuailles. Je vais toujours au même endroit. A la même caisse. Si possible la même caissière. La seule qui ne me regarde pas bizarrement, qui ne sourit pas, qui ne cherche pas à faire la conversation, à part « bonjour, ça fait tant, merci, n’oubliez pas votre ticket ». Même si je ne le prends jamais. Je suis maigre comme un coucou. Je commence à me faire vieux. J’ai publié un malheureux livre dans toute ma vie. Mais ce putain de moment quand je suis là, à déverser mes phrases, bon Dieu, je ne laisserais çà à aucun prix. Jusqu’à 14 heures exactement, après je lis, je m’informe et je fais des corrections pour d’autres auteurs. Des livres pour ceux qui aimerait le devenir… On me paye pour ça. Il y a bien des moments où un drôle de mal se réveille un peu. Là entre les jambes. Je m’astique, sur place, mécaniquement et si cela ne suffit pas, ce que je fais, je m’abonne pour un temps sur un site de rencontre. Il y a eu l’intellectuelle, celle qui vous donne son avis comme si on l’attendait depuis toujours. On ne couche pas le premier soir, ni le deuxième… on ne couche pas d’ailleurs. À la prochaine.

Il y a la PDG, pas trop moche, jamais mariée, surmenée du travail, elle parle en « sms ». Mais sophistiquée. Photo tirée à quatre épingles, genre refaite. Pas de ces photos qu’on prend soi-même avec la Web Cam. Dessous, son profil, précis, concis. Elle prend à l’essai. Vite dégagée. Trop genre « assis-couché ».

La Madeleine, elle est tellement déçue par la vie qu’elle vous en dégoûte. Et de lui dire que « c’est pas bandant tout ça. Souris un peu…Tout va s’arranger. Tu le trouveras l’homme de ta vie. franchement c’est pas moi. Les épanchements c’est pas mon truc. Il faut que je file, désolé, une affaire importante ! On se reparle sur MSN. Bon courage ! »

Il y a la femme mariée. Elle veut de l’amour vrai une fois par semaine de cinq à sept. Elle griffe, elle mord, elle pleure : Tu m’aimes ? Dis tu m’aimes ?

La commerciale divorcée. Cherche un ami, un confident plus si Aff. pour ronronner sur son canapé. « Tu es là ?» « Tu n’es pas là ? » Un film en salle en partageant le Popcorn. Les jeux de touche pipi, dans le noir, jusqu’à la chambre d’hôtel, où là, gros fiasco : le genre passive… le train ne sifflera pas.

Je trouve un mannequin. Je l’invite chez moi. Je ne suis pas beau mais je suis un expert des mots et puis, j’ai un petit air Jack Nicholson, qui plait. J’appuie un peu j’avoue. Je l’ai bien observé dans ses films. On baise toute la nuit. Le lendemain, elle fait le ménage et elle s’en va. C’est pas une obligation, le ménage, mais il y en a qui ne peuvent pas s’en empêcher. Une sorte de pitié, qu’elles ont en voyant le bordel. Ces matins là je m’accorde une demi-heure à flatter la beauté à côté de moi. Si je ne suis pas trop ramolli, j’emboite sur une gentille pénétration dans son sexe endormi. Et je l’oublie. Je n’entends même pas quand elle se lève, j’enlève ses bras autour de mon coup lorsqu’elle descend et vient m’embrasser. « Je travaille ». Les niaiseries sentimentales, ça m’emmerde. Je ne voudrais pas être une nana dans une autre vie. Ou alors, je serai la plus grande pute du siècle. Un fantasme masculin assez répandu je crois. La vie à deux, ça tue son art. Je ne sais pas comment je serai dans dix ans, je ne sais pas où je serai, je ne sais même pas si je serai encore vivant. L’éternité, la postérité ? Je m’en fiche. Et puis je suis lucide, ne vois pas l’intérêt de continuer un type comme moi. »

« Quel sale type ! » : se dit Percy. Mais lucide.

La bouteille est vide.

Percy s’éveille avec une bonne gueule de bois qu’il soigne avec un cachet de citrate de bétaïne une cigarette et un café. Le téléphone sonne, c’est Paul. Il décroche d’humeur cynique.

- Que se passe-t-il, mon bon ami, vous avez fait un cauchemar?

Paul s’amuse de cette blague.

- Non, je venais aux nouvelles. Mauvaise nuit ? S’amuse Paul.

- Mauvaise nouvelle.

Paul ne pose aucune question. Percy relance tout de go.

- J’ai un cancer, mon vieux ! Voilà , qui est dit !

- Oh, Putain ! c’est pas vrai !

- Je préférerais…

- Je ne sais pas quoi dire.

- Oui un cancer, et vous allez rire : ce n’est même pas à moi que je pense, mais à l’Arlésienne !

- l’Arlésienne ? Je ne vous suis pas… Oh… je vois…. Nana.

- En plein ! bravo, quelle sagacité !

- Je comprends, votre état d’esprit, mais… Elle n’y est pour rien.

Percy regrettait déjà ses phrases.

- Vous avez raison, je suis un con, mais j’ai une excuse, tout de même !

- Oui, j’entends votre colère. Le sait-elle ?

- Bien sûr que non. Et puis quand voulez-vous que je lui annonce ? lorsqu’elle arrive ? lorsqu’elle repart ?

- Oh, Percy, je suis tellement désolé. Je… y a-t-il un traitement ? je veux dire… bien sûr, il y a un traitement. Et votre déménagement ?

- Bah, vous n’y êtes pour rien non plus, mon vieux. A part ma gueule de bois ce matin, je me sens pas si mal. Et tout bien réfléchi, il vaut mieux en profiter de cette bonne forme, provisoire si j’en crois la médecine, pour continuer de vivre selon mes projets, mon dossier suivra ; comme on dit. Pour le reste je déteste l’idée de me remettre entièrement entre les mains des médecins. Ca aussi…

- Fait chier ! Elle vous rejoint à Biarritz ? quand déjà ?

- Oui. Je ne sais plus, le 23 ou le 24.

- Il faut lui dire ! Tout lui dire !

- C’est trop tard mon vieux. C’est trop tard.

- Fait chier !

- Comme vous dites. Bon, je vais soigner ma gueule de bois pour commencer.


CHAP VI

Les couloirs semblables, les lignes de couleurs, la salle de radiothérapie, le personnel… tout le suit. Il n’est plus le visiteur observant l’étrange population qui hante les couloirs aseptisés. Les secrétaires, les infirmières, les radiologues tous le connaissent maintenant et l’appelle par son nom avec une raisonnable compassion.

Pour donner le change, il n’a renoncé à rien et s’astreint à un horaire encore plus strict. Bien sûr il ne retrouve pas son ami Paul et leur discussion n’ont plus lieu qu’au téléphone.

A peine arrivée, Nana a laissé tomber son bagage, balancé ses chaussures, ôté son Jean et enlevé son teeshirt, pour se jeter dans ses bras. Les seins nus, en petit culotte, elle l’a enlacé longuement, touché, pris son visage, goûté sa bouche, ébouriffé ses cheveux, déboutonné sa chemise, défait sa braguette, reniflé, palpé sa peau, adoré, pincé, griffer sa poitrine glabre… Percy a flairé cette urgence bien avant qu’elle ne pousse la porte, qui lui saute au ventre cette urgence, qui le pénètre cette urgence, jusqu’aux entrailles, fait enfler son corps et battre son sang. Tout son être aux aguets, la réponse est immédiate, appliquée et bordélique en même temps. Et comme à tout ce qui précède tout succède, aux caresses les baisers, aux braises les flammes, confondues en un feu dans l’âtre d’un furieux désir, de l’aube du plaisir le jouir, du tréfond deux chants échevelés s’élèvent et déchirent l’air.

Ainsi les folles retrouvailles qui font tout oublier et la peine et l’absence. Elle n’a encore rien vu de la maison, du décor, il est flatté par cette attention particulière vers lui uniquement.

Percy fait visiter la maison et les alentours, Nana a enfilé une fine robe blanche à pois bleus, s’est coiffée d’un chapeau de paille, quelques mèches débordent. Ils poursuivent vers la plage, elle ôte avec précipitation ses espadrilles, court patauger dans l’eau diamantée au soleil rasant.

- Tu viens ? lui crie-t-elle

C’est peut-être le moment.

- Chérie !

- Viens ! je ne t’entends pas !

- J’ai un cancer. Lance tout de même Percy pour croire à son courage

- Pardon?

Il se rapproche, mais se ravise.

- Je disais : j’écris en ce moment une nouvelle, : l’histoire d’un type, antipathique, immoral, seul… il apprend qu’il a un cancer.

- Un anti-héros !

- C’est un écrivain…

- Je vois. dit-elle en forçant le rire, tu écris ta biographie ?

Percy se trouble de ce qu’elle a peut-être deviné.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je plaisante ! En fait… j’aime assez l’idée du type qui aurait dépassé toute morale et tout remord. Je ne parle pas uniquement de sexualité. Dans la vie réelle… je ne sais pas…

- Je n’en suis qu’au début… l’idée me plaît…

- Cela me plaît aussi… sauf si tu en fais un personnage aigri. Je me demande alors… Pourquoi l’affubler d’une maladie, aussi grave ?

Elle s’immobilise, regarde attentivement Percy resté silencieux.

- Viens continuons de marcher.

Ils longent la plage, main dans la main. Nana reprend :

- Essaies-tu de me dire quelque chose ?

« Oui. Désolé. Je suis malade et je vais probablement mourir. Ce n’est pas très sexy tout ça ». Mais au lieu de cela Percy répond :

- Non du tout il ne s’agit que d’une fiction.

- Bon. Comme tu veux.

-



[NB1]Hortensia fleurit au printemps jusqu’à lété. Attention chronologie

Nathalie Bessonnet, alias NAT'ANEL BEE

Auteure, rédactrice, ghostwritter

siret : 79319922500020

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42 rue gambetta, 17230 Marans