Une voix


Tout ce que je veux est là et vit, dans mon logis.

C'est au deuxième et dernier étage d'un l'immeuble bourgeois. Dans un grand village calme. Un port de plaisance, y dessine un sourire permanent. Car même sous les tons sombres de l'hiver, nous viennent les belles images d'un partir.

Un jour, moi aussi, je m'en irai, à bord de mon voilier. Je lui ai déjà donné un nom.

Mai s'en vient, ses chants et ses fragrances. L’air a ce toucher salé qu'apporte le vent marin.

Mon travail alimentaire, c'est écrire des mots, des milliers de mots payés à l'unité. Je suis un caméléon. Et, s’il y a des mouches qui apprennent à nager dans mon café, des limaces dans ma cuisine, un cochon qui monte et descend l'escalier, un jardin suspendu à mon nez. Je ne l'écris pas...

- Comment cela, tu ne l'écris pas ?

- Si tu me laissais finir.... Je ne l'écris pas pour tout de suite.

Je n'écris pas non plus que le ciel se cabre parfois, retombe lourdement sur moi. Parce que c'est triste. On ne veut pas des choses qui font pleurer, c'est assez du monde qui nous entoure. Dont on nous dit que c'est nous qui l'avons fabriqué.

- Là je suis d'accord avec toi. C'est assez de ces choses larmoyantes !

- Il m'arrive de la sentir me frôler, l'œuvre, elle affleure mon esprit du bout de son aile et comment dire... C'est un jouir qui s'en vient... Momentanée.

Aujourd'hui je réponds à une commande. Pour un éditeur de jeu de société. Des biographies de femmes célèbres de l’Histoire. En résumés de 1500 signes -espaces compris- ni plus ni moins, pour chacune d'entre elles. Pour ceux qui ne savent pas, un signe c'est un caractère. 1500 signes ce n'est pas beaucoup pour retracer la vie de Georges Sand, de Jeanne d'Albret, décrire celle de Clotilde Reine des francs, dont on sait peu de choses, et qu'il est difficile de raconter avec exactitude, en s'appuyant sur les récits de l'époque. J'essaie d'imaginer cette femme, une princesse Bourgonne dont dit qu'elle est très jolie, bonne et intelligente. Réfugiée dans la religion catholique, elle vit dans la souffrance d'avoir vu assassinés père, mère et une grande partie de sa famille. Sous le toit de son oncle, Clotilde est plus ou moins prisonnière mais libre d'exercer sa foi malgré l'arianisme de son parent. Sa belle âme et son discernement sont connus, bientôt Clovis est séduit. Ils se marient auront cinq enfants dont seulement trois vivront. Chacun dans une foi qui diffère, les disputes ne sont pas rares. Mais Clovis reconnaît l'intelligence de son épouse, il se laisse finalement convaincre et se convertit à la religion catholique, à Soisson. Ainsi le pouvoir des Francs, ruine celui des Bourguignons et des Visigoths, et amène la destruction de l’arianisme... Clotilde a vécu soixante-dix ans !

Les femmes ont décidément marqué l'Histoire. Si ce n'est sous la lumière, elles en ont, pour le moins, influencé le cours... Mais ce n'est pas sans en avoir souffert.

On ne me dit pas quelle est la règle du jeu, on ne me précise pas quelle est la cible. Ma signature n'apparaîtra pas -franchement cela m'est égal-. J'ai 20 noms, une dead line : comme on dit dans le jargon pro. Mais j'écris aussi « du contenu web », des descriptions de villas prestigieuses pour des agences immobilières, des notices d'emploi pour des grandes marques d'électroménager... ... les périodes de disettes. Dans ce métier il y en a beaucoup.

J'ai vécu dans des villes importantes, des appartements très vastes. Je finissais par tout rassembler dans une même pièce. Un ventre. J'ai eu aussi un jardin où je faisais pousser toutes sortes de choses, j'ai eu des poules, des dindes, un cochon... j'aime faire naître ! Voir grandir !

J'ai décidé d'habiter là, pour me rapprocher de l'océan que j'aime tant. Je suis à peu près certaine que tout auparavant n'était qu'étapes, pour le rejoindre.

Je ne suis plus qu'à une dizaine de kilomètres, 'Océan. Marans est un port protégé, le canal aboutit à une écluse qui n'ouvre ses portes sur la mer qu'à marée haute. [1]

J'ai choisi cet appartement, traversant, de deux pièces. Le palier donne sur un couloir, qui distribue au Nord, une chambre, ridiculement petite où il n'y aurait qu'un lit banal dont on ne peut faire le tour. La fenêtre donne sur les toits, un patchwork d'ocres diverses, cela pourrait être joli, si je veux... Mais regarder vers le Nord, c'est comme regarder derrière moi, je n'y vois que du froid.

Le couloir ouvre à gauche un espace composé d'une minuscule entrée, une salle de bain, une pièce à vivre orientée au Sud, agrémentée d'une petite cuisine. Tout cela est contenu dans 40 mètres carrés.

L''écriture repousse les murs. Je crois que je pourrais même habiter dans une boîte à chaussures, pourvu que ce soit près de la mer.

- Une boîte à chaussures... j'en doute. Madame a ses exigences.

- C'est une image.

- Oui, oui, tu sais faire...

- Tu ne comprends rien.

Je n'aime pas l'odeur du neuf, je déteste le toc : l'aggloméré, le panneau de particules... les trucs qu'on monte une fois et qu'on jette au prochain déménagement. L'idée pernicieuse de l'obsolescence programmée. Je chine. Je transforme, je détourne, je paye cash. Je n'en fais pas toute une histoire. Je n'adhère à rien ni à personne.

J'ai fait mes dernières trouvailles lors d'un vide maison à Rochefort. Un bureau XVIIIème siècle, simple, très bien fait, des dimensions sont idéales, Il ira se poser entre mes deux fenêtres. Pour dix euros, j'ai trouvé un bois de lit, fin XIXème, que j'ai poncé, peint puis patiné à l'ancienne et aussi par bel hasard de fortune, sept mètres sur trois, de soie de Bagdad. La matière noble donne des idées. J'en ferais les courtines de mon lit à baldaquin.

Pas tout à fait au centre, une table basse en bois, dans son jus comme on dit. Je l'ai dénichée au secours populaire. C'est celle que je préfère. Pour ses pieds rondouillards et imparfaits. J'ignore à quoi s’est dû vraiment ; si c'est le temps ou bien le menuisier, qui un peu fatigué et sa chandelle vacillante, n'a pas remarqué qu'il allait un peu de travers... J'aime son aspect de rescapé. Sa résistance.

Elle est estampillée, j'ai cherché à en savoir plus sans succès. J'aurais aimé connaître l'homme qui l'a faite.

J'ai en tout sept tables, de tailles différentes dont une table d'échecs et mes deux jolis bureaux, deux bibliothèques, bourrées à craquer, joufflues. Cela m'amuse de penser qu'un jour elles pourraient éternuer ! Beaucoup de livres achetés d'occasion. C'est un vrai plaisir, quand on sent ce qu'il y a à l'intérieur ! Mais je peux aussi, rester des semaines sans ouvrir un livre... tous ces auteurs... debout, là devant moi... parfois, ça me crie mes incapacités. En ce moment par exemple, je ne lis pas...

- Tu exagères

- Ce n'est pas une obligation.

- Oui enfin... Quand on se dit écrivain...

- Oh ! Fiche-moi la paix, je n'ai jamais dit cela.

- Si tu l'as dit, Je t'ai entendu !

- J'ai dit, « j'écris des milliers de mots payés à l'unité »

- Tu l'as dit : à quelqu'un « Je suis écrivain »

- C'était souvent pour aller vite quand on me demande ce que je fais dans la vie !

Je me lève tous les jours à 4 heures le matin. J'arrête vers 15 heures, enfin j'essaye. J'ai mille peines à décoller de mon bureau.

- très utile de le préciser... Saches que tout le monde s'en fiche...

- je couperai à la relecture.

- revenons à nos moutons. Et donc ? C'est quoi l'histoire ?

- j'y viens, j'y viens... !

- j'ai hâte...

J'arrive tout de même à tourner, dans cet espace étriqué, quand je cherche à éclaircir ma pensée, je parcours le monde que je crée. Tantôt c'est un vaste désert. Tantôt, ça se bousculent, conversent puis s'en va comme c'est venu. Comme les pierres que l'on soulève sur la plage, où tout un monde grouille. Puis disparaît. J'aime ce qui est en route, rien n'y est triste.

- C'est vrai que tu es très douée, pour les commencements.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Tous ces premiers romans que tu n'as jamais terminés ?

- Peut-être, mais tu oublies les nouvelles.

- Accordé !... Tu es douée aussi pour le court

À 17 heures, quand je n'ai pas cédé à la fatigue, je me force à sortir. Et n'importe qui me verrait à cette heure-là penserait que je suis ivre -j'ai l'impression d'apprendre à mettre un pied devant l'autre. Je rate le trottoir, je trébuche sur un nid de poule... Si je ne suis pas tombée dans l'escalier avant-. Je compte les marches en descendant, il y en a 40. Autant en remontant ce qui ne devrait pas m'étonner, mais je dois vérifier... Deux fois... bon d'accord... encore une fois...

- Complètement folle ! -tu devrais consulter. Moi je dis ça...

Avant d'accéder à la sortie, je passe devant l'appartement du propriétaire.

Lui et moi sommes les deux seuls habitants de l'immeuble. Sa porte est ouverte souvent. Si je suis disposée j'entre pour le saluer. A 95 ans Mr B. est encore droit comme un I. Il va à bicyclette, conduit sa voiture. Je lui demande s'il a besoin de quelque chose. Je trouve cela normal, c'est tout. Il est veuf depuis trois ans. La dernière fois que j'ai croisé sa femme, elle était nue dans l'escalier. J'avais déjà vu un corps de très vieille personne, mais là sur les marches, j'ai trouvé touchant cette être frêle qui me souriait en m'interrogeant : « Avez-vous vu mon mari ? » Une autre fois, elle voulait sauter par la fenêtre. Elle est morte des suites de la maladie d'Alzheimer.

Il m'arrive de recevoir, en chair et en os. Un roi, un prince le temps d'un amour fou. Une urgence de compter pour quelqu'un. Mais une fringale qui bientôt rassasiée s'infléchit dans un partir.

- Salope !

- Mais ça ne va pas non ?

- Oh ! Pardon ! Ça m'a échappé.

Compter pour quelqu'un, quelque part. Je sais, C'est important. Je veux dire, en plus de ceux de sa famille. Je ne l'ai pas trouvé. De toute façon, il n'y a de place dans le ventre, que pour ce que j'invente.

- Tu ne l'as pas trouvé ? Dis plutôt que tu as peur !

- Pas du tout, j'ai essayé ! Ça ne marche pas ! C'est tout.

- Ouais ! Tu as raté quelques belles occases...

- C'est vulgaire.

- As-tu jamais aimé ? Je veux dire à en avoir mal au ventre, à en crever ?

- La belle affaire mourir d'aimer ! Je m'en passe volontiers !

- Tu y trouverais peut-être l'inspiration qui te manque en ce moment.

- Voilà bien un lieu commun, la souffrance génératrice d'œuvre !

- Pourtant...

Quelque chose m'obsède que je ne puisse identifier. Peut-être qu'un jour, trop tard, je saurai. Ou peut-être jamais et c'est mieux comme ça, parce que c'est un monstre et moi qui en retarde l'entrée au grand jour... Mais, alors il serait déjà là, ce monstre. N'est-ce pas ?

- C'est bien possible...

- Merci !

- Tu tends une perche je la prends. Mais va au bout de ta pensée.

- Je ne veux pas m'épancher.

- C'est fou ça ! Tout le monde s'épanche, cela fait du bien on en a besoin !

- Et par la même occurrence tout le monde s'en fiche !

- Tu es tordue, c'est un échange de bons procédés

- C'est une voix que je cherche.

- Comme tout le monde...

-Mais non ! Enfin oui, mais non : une voix : VOIX

- Bon, mais je suis là !! hey ho !!

Une voix. Le diseur devra être un peu comédien et aussi aimer ce qu'il dit, car je ne pourrai pas le payer. Je ne suis pas célèbre.

- Si tu voulais !

La rémunération fait disparaître les jugements et évite toute ambiguïté.

- Je pourrais te faire ça gratis ! Sans ambiguïté !

- Ah non ! Pas toi !

- Pourquoi s'il te plaît ?

- Parce tu es mauvaise et tu n'aimes pas ce que je fais

- Je suis objective, c'est tout !

- Je t'entends assez comme ça.

- Ouais... ou alors... C'est un admirateur que tu cherches,

- Pff ! bon, tu veux la suite ou non ?

- Hum oui... mais autant te dire que jusque-là... je n'accroche pas.

- Ah.

- Oui quel est le sujet ? Ou veux-tu en venir ? Je comprends que tu cherches une voix, ta voie ? un peu introspectif, tout ça non ? Ta déco, tes fonctionnements... bizarres... obsessionnels...

- Je rayerai plus tard. C'est un cheminement. Le pourquoi du comment. Le processus...

- Admettons... Mais peut-être que... c'est le « je ». Essaie de mettre à la troisième personne...

- Mais c'est un je qui n'est pas le Je : moi.

- Je comprends mais... essaie !

Elle se met à la recherche de cette voix.

Elle a rencontré K. Un professeur retraité, il s'est mis à la peinture, abstraite. Elle a fait sa connaissance lors d'une exposition collective. Ici, Au printemps et en automne, le marché couvert et l'ancienne halle au poisson se transforment en palais des expositions. Elle n'en rate pas une. Elle y va en général à l'ouverture, pour s'y trouver seule. Ce sont les tableaux, les sculptures qu'elle veut voir. Mais pour une fois, elle est présente au vernissage.

L'artiste porte bien son nom, si l'on s'en réfère au funambule qui travaillait sans filet. Mais ce n'est pas toujours le cas de ceux qui exposent ici. À l'instar de cet ancien professeur. Son filet à lui c'est le montant de sa retraite. Il ne mourra pas de faim, s'il ne vend rien. Le danger n'est pas présent, il est tout de même anxieux de ce que l'on pourrait penser de ce qu'il fait. Il est ravi quand on lui dit que c'est « magnifique ! » « Tellement parlant ! ».

Elle lui demande comment il a fait pour résister aussi longtemps à l'appel. Elle ne dit pas « l'appel de l'art ». Cela s'entend, forcément. Il répond ; mariage, enfants, contingences... sécurité... maison... jardin... vacances...

Elle le voit se distribuer. D'ailleurs ça grouille, gravite et s'aimante. Des femmes surtout.

- Oui, mais là il y a un problème...

- Quoi encore ?

- Tu dois lui trouver un nom... Elle par ci, elle par là...

- On aime les artistes, c'est une bouffée d'oxygène, dans un monde où l'on étouffe où l'on s'oblige. Où tout d'un coup, on se dit que ses choix ont conduit à s'enchaîner, mais que c'est trop tard pour changer de direction. Alors on entre chez lui, l'artiste qui vous accueille, et l'on voudrait que cela soit chez soi. On vient mordre dans sa terre, respirer le courage de celui qui a décidé, au départ de sa vie, qu'il n'y aurait rien de banal.

K. veut être aimé, comme tout le monde. Et son art, c'est pour çà. Un malentendu, pour elle.

B. a fait du théâtre, lui dit-il, avec l'accent circonflexe. Elsa sourit. Sans rien rajouter.

- Elsa... Ça t’est venu tout seul

- Oui.

- Hum mouais... je ne sais pas… Dans Elsa, on voit plus une muse qu'une écrivaine ».

Brigitte écoute le timbre de sa voix.

- Brigitte !!! tu te fiches de moi !

- C'est une belle voix. Son discours est rodé, d'ailleurs il est partout son discours et à même ses toiles. Pardon ! Sa poésie. « Mais un tableau ne doit-il pas avoir sa propre existence ? » : lui dit Suzie.

- Suzie !!! pourquoi pas Mélanie pendant tu y es ?

- J'ai bien le droit de m'amuser un peu...

-

Parce que c'est ce qu'elle croit. Elle se jette à l'eau ; lui parle de sa recherche.

- Candide.

- Candide ?

- Non je veux dire : toi, tu es candide. Pire : naïve ! Regarde-toi ! ce type ne veut qu'une chose : vois-le se tortiller et montrer les dents...

- Tu es jalouse ? Au reste... ce n'est pas moi, c'est elle !

- C'est malin !

- Cela dit... Ça marche peut-être mieux à la troisième personne... tu as raison, je dois changer mon plan.

- Eh bien tu vois quand tu veux...

Elle a besoin d'admirer pour aimer. Elle a l'intuition que ce ne sera pas le cas.

Son projet le séduit. -ce sont ses mots-, sans pourtant qu'il ne se montre flatté ou qu'il ne s'étonne qu'elle adresse à lui. - ce n'est pas ce qu'elle demande. Elle le trouve un peu présomptueux. Et là elle est un peu moins intéressée, par la voie qu'il pourrait lui proposer.

- Ha ha ha ! Dis plutôt que tu ou elle, toutes les deux vous enragez à l'idée de ne pas être unique.

- Pas du tout ! La voix est aussi le miroir de ce que l'on est. Je veux savoir. Au reste, je comprends qu'il aime cette curiosité pour lui. Bien sûr comme chacun d'entre nous aimons qu'autrui s'intéresse à soi. Pourquoi pas ? Mais de là à trouver cela normal... voire banal... cela frôle la prétention.

Tout de même, elle va plus loin. Forcément il se cache quelque chose derrière ces certitudes.

Comme elle n'aime pas être redevable. Evy précise qu'un pourcentage lui sera réservé sur les premières ventes. Il suffira de s'entendre sur un chiffre.

- Evy ??

- Ça prouve que tu suis...

« Parfait » : dit-il. Comme si la chose était réglée. Au reste, il écrit lui-même...

Il publie à son compte des petits livres précieux. Il lui dédicace un exemplaire et l'offre généreusement. « Merci je le lirai plus tard ».

Toute seule chez elle, Evy inspecte le petit livre précieux. « Ombres jetées » La dédicace : A Evy le charme incarné.

- Tu vois ?

- Ca ne veut rien dire, il doit faire ça pour tout le monde.

- Et K ? c'est qui ?

- Oui... je trouverai le nom plus tard.

La couverture est illustrée d'un dessin de l'auteur. Evy ouvre l'écrin à rabat, c'est du joli papier il n'y pas de doute. Le toucher est agréable. 10 pages presque rigides, 16 euros. Des vers libres, de la prose, une disposition particulière. La page : un mur blanc, auquel est accrochée l'œuvre d'art. Le livre précieux, ça l'emmerde un peu. C'est l'art d'emballer...

- N'est-ce pas aussi ce que tu veux faire ?

- Comment ça ?

- Eh bien mettre un joli papier autour de tes phrases...

- Mais pas du tout tu n'as rien compris ! Au contraire, je veux m'extraire ! Je veux que le texte se défasse de moi, qu'il aille vivre sa vie ailleurs.

- Qu'est-ce tu es compliquée !

- Non, je crois que c'est le but. Sa vraie destinée, se reformer ailleurs

Après cette rencontre, ils ont échangé quelques mails. Elle lui a envoyé quatre histoire courtes. Il l'a invitée à d'autres expos. Il est insistant, pressé de commencer. Pourquoi ?

- Devine !

- Pff ! Obsédée !

Il n'est pas question de travailler chez lui, sa femme est souffrante elle va peut-être mourir. Il a besoin de se trouver ailleurs. Pas question non plus d'aller dans un lieu commun, comme un bistro, où ils seront sans arrêt interrompus. Ils prennent rendez-vous, chez Ey... Mais elle doit lui expliquer qu’elle vit dans une boite à chaussure. L’idée lui plaît « C’est poétique » : dit-il. Cela ne la dérange pas qu'il soit marié. Ce n'est pas son affaire. Et Evy n'a pas relevé le fait que sa femme est malade. Il n’a pas dit cela pour qu’elle le plaigne, ou exprime sa compassion. C'est tant mieux parce qu’elle ne peut pas.

- T’es dégueulasse !

- Quoi ?

- Un peu d'empathie, pour cette malheureuse femme eût été la bienvenue !

- Je n'en manque pas, qu'est-ce que tu racontes ? Je ne connais pas cette dame, et puis la maladie n'est pas ce que nous qualifie ? Si ? Il fallait que je la plaigne ? Ou lui ?

- Trois mots eussent été suffisants : je suis désolée par exemple...

- Je ne suis pas douée pour l'hypocrisie.

- Cela ne t'est pas difficile, tu es froide comme la glace.

- Tu as tord et j'ai très bien compris ce qu'il veut.

- Est-ce le lit dans la pièce ? Est-ce elle ? « Tes phrases me font frémir elles sont sensuelles et te ressemblent, tu es incroyable, étrange » dit-il.

- ça commence bien...

- Non je suis gênée... je ne vois pas ce qu'il y a d'étrange chez moi...

Elle pense plutôt qu'il aimerait la mettre dans son lit. Enfin... le sien en l'occurrence. Doit-elle prendre cela pour un compliment aussi ? Elle se sourit. Elle sait prendre ses distances dans son espace, mais lui ne peut pas.

Dans cette pièce ou même cernées de tissus, sa couche et ses nuits se devinent.

- Je te l'avais dit.

- C'est ma faute.

Posé d'aise dans le sofa, il la regarde en lisant à haute voix. Il joue. Dans ses yeux une grande assurance de bien faire et même d'être la valeur ajoutée.

Elle réécoute l'enregistrement, en fermant les yeux. Tandis que lui s'enorgueillit de croire qu'elle savoure le plaisir de l'écouter.

C'est la première fois qu'elle entend son texte de la bouche de quelqu'un d'autre. Cela la surprend, comme elle avait raison. C'est vraiment une voie … autre. Mais... C'est un confort dans lequel elle ne reste pas longtemps. Son timbre s'épuise. Il surjoue. Invente une ponctuation, ricane soupire, change prend un ton qui ne convient pas. Il ne sert pas le texte... il s'en sert... Elle lui dit gentiment. Il s'offusque, dans un premier temps. Boude un peu... Puis, il lui prend la main, l'attire à lui, veut l'embrasser, la sentir contre lui, « pour mieux dire encore » : explique-t-il.

- C'était inévitable...

« Recommençons » : lui dit-elle très doucement en s’écartant. Ils réécoutent les enregistrements. Lui est très fier de ce qu'il entend.

Bien que confortée dans son idée, Evy n'aime pas du tout ce qu'il en fait. Trois longues heures, se sont découpées, en morceaux inexploitables, à son avis.

Et maintenant elle aimerait qu'il parte. Il ne semble pas vouloir bouger. Il se sent bien, il est en paix. Elle repense alors à l’épouse mourante. Elle sent que cette paix 'ici précisément lui est nécessaire. « Mais c'est la mienne. Je l'ai bâtie, c'est mon travail, c'est mon ventre, à moi. Qu'il s'en aille ! » se dit-elle. C'est brutal, violent ce qui la prend d'un coup.

Lui, continue de la regarder avec son sourire et son espérance tristes. Elle hait sa faiblesse. « Il te faut partir maintenant ». « Déjà ? ». « Oui je te raccompagne »

Il lui demande pourquoi. Elle ment, le rassure, ce n'est pas lui. Il la croit, l'embrasse sur la joue et s'en va.

- Tu n'as pas été très gentille, ni très juste.

-Tu me dis de me méfier et maintenant tu me reproches mon manque d'aménité !

- Oui, je l'ai trouvé attendrissant, finalement je crois qu'il était sincère.

- Ah oui ! Je devais donc le consoler de son malheur ? Autrement dit coucher avec lui ? Un échange de bon procédé, en quelque sorte !

- Oh n'en fais pas tout un plat ! La vie est faite d'échange !

- Je vois, des raisons respectueuses...

- Je ne connais personne qui ne se vende. Tout a un prix et tout le monde a le sien.

- Eh bien voilà, la chose est réglée, si je devais écarter les jambes au moins que cela en valût cette peine ! Or ce qu'il a à me vendre ne m'intéresse pas !

- Là, c'est toi qui es dégueulasse !

Après cette journée, la voilà au point de départ.

Evy décide de passer une annonce dans un journal gratuit. Marc s'avance, lui aussi a fait du théâtre. Il lui envoie un mail avec sa photo. Pourquoi faire ? Je ne comprends pas. Elle revérifie mon annonce. Pas d'ambiguïté. Il a visité son site, lu les extraits, la trouve jolie « en douce ». Voilà pourquoi la photo se dit-elle. Elle lui envoie trois textes. Il est emballé. Il ne veut pas être payé, pour lui une expérience intéressante. Cela commence bien. Mais elle n'a pas encore entendu sa voix. Il devient son « ami » sur les réseaux sociaux. Il colle des cœurs partout sur ses commentaires. Elle comprend mieux lorsqu'il lui dit avoir lu aussi sa nouvelle érotique. « Il n'y a pas d'âge pour l'amour » qu'elle a publiée sous forme de feuilleton. Il attend la suite.

- Ben oui ! Et elle est chaude celle-là !

- Ce n'est qu'une histoire ! Une fiction !

- Oui enfin heu... c'est très... visuel.... T'es marrante toi !

Encore un malentendu. Encore des vilains jours. Son projet s'ensommeille quelque temps. Elle va traîner un peu sur les réseaux. Un post en entraînant un autre, elle fait la connaissance de X, un comédien, professionnel cette fois. De fil en aiguille, ils deviennent amis. Le mot ayant une signification réduite à ce média. Après quelques échanges prudents, -chat échaudés craint l'eau froide-, elle lui demande s'il a une idée de la rémunération que prendrait un comédien, pour enregistrer un texte. Sans vouloir penser à lui, ce qui serait présomptueux.

- cette modestie ! C'est agaçant.

-

De plus, il s'est installé depuis quelques années à Genève. C'est un peu loin...

Le cinéma les plateaux, les coulisses, les acteurs... C'est un milieu qu'elle ne connait pas. Ils ont à peu près le même âge, et pourraient avoir les mêmes références. Mais, elle n'a pas la télé, pour lui dire qu'elle l'a trouvé excellent dans tel film ou telle série. Lorsque Evy lui avoue, sans aucune honte d'ailleurs, il ne s'en montre pas vexé du tout. Cela lui plaît vraiment. Leurs échanges privés sont plus nombreux. Evy reste discrète, ne s'immisce pas sur sa page.

- T'es vraiment bizarre...

- Je ne m'impose pas c'est tout ! Et enfin je ne suis pas le sujet !

- Comment ça, tu n'es pas le sujet ! Bien sûr que si !

- Tu M'EN MER DES !

L'écriture est devenue prépondérante dans sa vie. Mais ce n'est peut-être qu'une obsession. Elle ne sait si elle le fait pour les bonnes raisons, c'est à dire les mêmes raisons nécessaires qui poussent un auteur à écrire. Le travail alimentaire, c'est autre chose et répond à un cahier des charges, des exigences précises. Et si elle n'y répond pas sa rédaction est refusée tout bonnement. Ce sont de bons exercices.

Elle a reçu quelques critiques de ses nouvelles, envoyées ici et là, façon de tester un peu, avant toute publication. Certaines positives, flatteuses.... D’autres disent ; compliqué, besoin d'un dictionnaire... déroutant... un style désuet... etc.

Une manière d'écrire un peu passée... pour ne pas dire dépassée ! Elle fait des phrases.

- Ce n’est pas tout à fait faux.

- Je peux compter sur toi pour me défendre…Ben oui ! Je fais des phrases. Qui sait ? Je suis peut-être la réincarnation d'une écrivaine d'un siècle lointain, qui n'eut aucun écho, de son temps ? Elle se venge de son insuccès et de cette frustration, en m’insufflant ses propres mots ! Parle par ma bouche ?

- Quelle imagination !

- Oui, je n'ai pas de mal à l'imaginer, parcourant ses jardins fleuris, caressant, ici et là, les pétales délicats d'une fleur, ou le duvet d'un bouton prêt à l'éclat. Coiffée d'un chapeau à parer mille soleils, vêtue et sous-vêtue : robes, jupons et vertu gadin, qui emporte ses hanches d'un côté l'autre à chacun de ses pas.

Je vois les galants écervelés, qui rêvent sous ses jupes, à déposer des baisers. Les amoureux éplorés qu'elle s'ingénie à aimer et repousser. Elle, encore, dans son boudoir, décriant en cachette les derniers vers que son amour lui inspire, tournoyant à s’enivrer.

Je vois l'épouse au chevet d'un vieux mari qui pour la distraire de ne pas savoir lui plaire, invite à sa table tous les arts réunis.

Elle fume la pipe, ou le cigare, et brille et s'échevelle, prend part au jeu de la répartie.

Plus tard, je suis avec elle le cortège lent, au pas des Frisons noirs à l’encolure enrouée, aux muscles saillants et au cuir lustré.

Je la vois, près de la cheminée dont la lumière creuse ses rides, un chien à ses pieds. Il a plu toute la journée, le bas de sa robe est souillé, il y a de la boue à ses souliers. Elle s'est assoupie, son livre sur la poitrine.

Elle reçoit tous les jeudis, la bonne société de gens lettrés. Appliquée, le regard écarquillé, affamé de savoirs, pressée de rendre compte à sa solitude, le soir, ses derniers apprentissages.

- Pas mal, je te vois bien comme ça aussi.

- Ouais...

- Tu vas à contre-temps. Réveille-toi !

- Je n'en ai pas envie.

- Soit efficace !

Elle a remporté quelques concours de nouvelles confidentiels, sous un pseudonyme. Et qu’elle passe sous silence. Rien d'extraordinaire et maigres récompenses.

C'est la grande disette rien, pas même une correction à l'horizon. Son mois est perdu. Si ce n'est que celui-là. Evy ne sait rien prédire. Ses placards sont vides.

Ses personnages sont plus malins qu’elle : Logés, nourris, blanchis. Elle pourrait vendre son jeu d'échec, quelques livres, un tableau. Mais ce serait un crève-cœur. Elle peut tenir encore. L'éclaircie vient toujours. Elle le sait.

Elle a envoyé il y a trois jours des textes qu'il pourrait lire, à X

Quand il l’appelle, elle a une soudaine envie de le prendre dans ses bras, de le faire chanter. Il lui donne envie de l'aimer.

- Bien ! Tu vois, ce que tu viens d'écrire là... ne lui écris pas.

- Pourquoi ?

Il raconte, ses expériences, des anecdotes, ses rencontres. Elle écoute, découvre à travers ses histoires, un milieu qu’elle ne connait pas. Ne parle pas d’elle. Cela agace parfois. Cela ne semble pas être le cas de X. Elle ignore si c'est de la patience, une forme de respect ou bien autre chose.

- Il s'en moque tout simplement

- Je pensais que tu avais plus d'intuition.

- Je suis aussi le fruit de ton imagination

- Je ne l'invente pas.

- Et aussi la voix de ta conscience !

- Il se passe réellement quelque chose.

- Peut-être … mais je te connais.

Il réalise un enregistrement qui plait beaucoup à Evy. Il colle au personnage, il est juste. Ils travaillent à distance. Se plaisent à distance. Des désirs sourdent. C'est subtil, parfumé. Ils songent à se voir en vrai. Ce sera indispensable s’ils continuent à travailler ensemble.

- Comme c'est romantique tout ça ! Réfléchis bien. Et n'oublie pas...

- Quoi donc ?

- C'est un comédien !

- Et alors ?

- Et alors ? Il joue ! je te préviens c'est tout. Toi tu ne joues pas !

- Je sais.

La voilà à la gare.

C'est immense. Mais Evy ne se sent pas perdue, pas anxieuse. Elle est chez elle, parce qu'en route pour quelque part, c'est la chose qui la rend heureuse. Anatole sera là…

- Anatole ?

- Oui ça lui va bien…. Elle lui ouvrira sa porte. C’est décidé. Avec une vraie croyance dans ce qu’elle j'éprouve. Pour une fois, ne pas y réfléchir et se laisser porter.

- Tu as du travail !

- Oui, je n'ai pas oublié

- Quand même !

Elle aimerait se mettre en vacances, et son ventre dans une valise pour quelque part ailleurs.

Quatre jours ensemble. Elle a aimé, le voir, l'écouter, l'accompagner, aimé sa main dans la sienne, leurs cavales citadines. Leur travail, les rires ensemble. Se coucher près de lui, sentir sa peau sous ses doigts, ses caresses, sa douceur... et dans un pur plaisir se bercer de bonheur.

Oui, Evy aimerait tout cela et plus encore. Il en émet le souhait lui aussi.

Mais au moment du départ, alors qu’elle voudrait lui dire qu’elle abandonnera les fausses amours qui cernent les yeux et ne cèdent qu'aux caprices du corps ; Evy dit qu'il y a cette tâche qu’elle s'impose, ignorant pourquoi, qui ne la nourrit pas, pourtant elle l’a choisie... et la choisira toujours

Qu’elle marche sur un temps où toutes les secondes pèsent de chaleur, de soleil et d'or, mais sont parfois aussi froides et douloureuses qu'un long hiver. Pourquoi aurait-il à les supporter lui-même ?

Que son air d’enchanteresse cache les milliers de pierres, assemblées pour bâtir une forteresse, qu'il fait trembler aujourd'hui, mais, dont chaque fois elle a réparé et bouché la moindre fissure.

Que les heures lui chuchotent qui elle sera demain : la petite mère, « Vieillotte et grave, avec des yeux méchants » qui flotte sur l’océan, dans une boite à chaussure.

Cette vérité elle la dresse volontairement, voilà de quoi elle est capable...

Ainsi, Evy part, la voix dans ses bagages.

- Ne regrette rien, c'était le but !

- Oui... Peut-être...

- Nous avons du travail maintenant !

Evy habite au dernier étage, sous le ciel. Son travail alimentaire c'est d'écrire des mots, des milliers de mots payés à l'unité.

Elle imagine des histoires aussi, certaines iront étouffer tout à l'heure, dans cette pièce où ne peut habiter personne. Un dépôt, ou s'entassent l'inutile, l'encombrant, des débuts et les fins.

D'autres auront plus de chance, une exigence, une durée, elles iront vivre leur vie, en d'autres lieux.

- Oui, mais, tout ce tu veux, est là et vit dans ton logis !

FIN

Nathalie Bessonnet, alias NAT'ANEL BEE

Auteure, rédactrice, ghostwritter

siret : 79319922500020

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42 rue gambetta, 17230 Marans