Nocturne jeunesse





Tu sais comme je suis pressée, après une journée utile, variée, de retrouver ma nuit. Je m’endors souriante, mon livre sur la poitrine, les lunettes sur le nez. Combien j’aime à retrouver les interludes mystérieux dans le sommeil, en appeler des fragments au matin et m’amuser d’en percer les secrets.

Eh bien, je ne lisais plus depuis quelques temps, ne dormais plus qu’en piquant du nez soudain ! Ces affaissements me faisaient entrer dans une galerie sourde, vide. aux murs nus. Dans les intervalles, des impatiences indomptables me parcouraient des pieds à la tête. Je tournais, virais, torturais mon oreiller, jetais mes draps.

J’essayais même un peu de gymnastique, en vain.

La journée, mon esprit demeurait pauvrement occupé. Je restais des heures devant la télévision. Dans l’intimité de ma salle de bain, tous mes défauts m’apparaissaient.

Mon potager, dont je suis si fière, n'était plus qu'une vilaine friche !

Je ne pensais même plus à ce pauvre Georges que nous avons enterré il y a trois ans. Je renonçais à louer de nouveau la chambre de notre fils. Cette compagnie palliait pourtant quelques moments de solitude. C'était l’occasion souvent de discuter avec une jeunesse qui espère et sauvait mon mois de la maigre retraite dont s’empare immédiatement la banque ! Mais cette société devenait une gêne ; je n'y voyais plus qu’occupation, obligation.

Je cessais mes promenades pieds nus et en chemise dans mes alentours. Moi qui aimais tant marcher dans ma pinède pour me fatiguer un peu ; m’émerveiller bruyamment de ces beautés qui ne se livrent que sous les auspices de l’étoffe nocturne et disparaissent au petit matin.

Et le jour, asile d’autres magnificences, et la nuit me rendaient vivante. Mais je n'étais plus qu'un être vague, sans idée, sans savoir ce qui me prenait.

Puis il y a eu cette nuit.

Tout d'abord, je dois te raconter brièvement la journée qui l’a précédée. J’allais comme tous les vendredis faire mon marché au village. D’habitude j’y vais à vélo, cette fois je ne m’en sentais pas le courage, je prenais donc ma voiture. La route est droite jusque Montalivet, je n’étais pas pressée, je roulais lentement.

Je remarquais un 4X4, stoppé sur le bas côté, quelques mètres plus loin, un homme aux cheveux blanc faisait des signes.

Je ne sais quelle idée m’est passée par la tête, je m’arrêtai, descendis la vitre côté passager. Il vint vers moi. M’expliqua dans un jargon franglais qu’il était en panne. « Oui, j’avais bien compris qu’il était en panne, mais parlait-il un peu français ? ».

Je retrouvais l’allant disparu tous ces longs jours. Mon anglais resurgit comme par magie, j’arrivais à lui expliquer qu’il y avait un garage au prochain village, je pouvais l’y emmener. Nous nous sommes présentés « My name is Hélène », « My name is Ronan Mc Lean ».

Il parlait très vite dans la voiture et le bruit du moteur de ma vieille V.V. m’empêchait de bien comprendre ses phrases qu’il déroulait sans discontinuer.

Je remarquai en douce qu’il était plutôt bel homme. En apparence il ne devait guère être plus jeune que moi, approchant les soixante-dix ans. Nous arrivâmes chez le mécanicien.

Mon devoir était de rester, bien sûr, afin de traduire. J’étais d’un coup indispensable, je ne comptais pas mon plaisir. Le 4X4 devait être remorqué. J’irais faire mon marché pendant ce temps et promettais de revenir prendre des nouvelles.

Imagine-moi, pressée, dans les couloirs bondés du marché, pour, je te l’avoue, des achats un peu ridicules que j’enfournai pèle-mêle dans mon panier.

Je regagnai le parking et retournai bien vite au garage. Ils m’attendaient. « La pompe à eau est défectueuse, me dit le mécanicien, la bonne nouvelle c’est qu’elle est sous garantie. Mais je ne l’aurai pas avant demain ». Bien, avisons, avisons…

Je traduisais tant bien que mal tout en réfléchissant à la tournure que pourraient prendre les événements.

Ronan chercherait un hôtel. Ce serait sans espoir, ils sont tous complets en cette saison. J’avais une chambre libre. Je te vois sourire… Je suis pragmatique, voilà tout. Du reste, il fût bien soulagé par ma proposition de lui louer une chambre en pension complète.

Je l’accueillais donc sous mon toit et sous ma protection.

Il m’aida même à faire le lit. La pièce est un peu étroite, nous nous frôlions deux ou trois fois… Le soir nous dînions face à face, il me parla un peu de lui, je lui parlai de moi. Bientôt on eût dit que nous étions des amis de longue date. Nous décidâmes une promenade.

Une nuit cristalline envoûtait l’air. Un vent doux faisait des petits bonds comiques, soulevant au passage mon châle qui glissait de mes épaules. Les gestes répétés de Ronan pour me couvrir me faisaient frissonner. Nous ne disions plus rien. Rentrés en nous-même, nous atteignions le bois.

Ronan stoppa brusquement, voulut m’entourer de ses bras, chercha à m’embrasser. La lune enjambait les arbres, s’emparait de la moindre déchirure. Une mystérieuse jeunesse en moi, s’est levée. J’acceptai ce baiser. Il prit ma main, nous avançâmes jusques à la petite clairière que tu connais, J’y ai installé au printemps un petit salon de plein air en rotin. Et là nous nous sommes enlacés, serrés, défaits soudainement d’une longue solitude qui errait en nous. J’ai vu notre ombre tanguer imperceptiblement. Puis rapetisser. Puis disparaître. Mais il n’a rien pu oser tout à fait. Car un réveil m’a pris soudain. Une pudeur de jeune fille ?

Nous sommes rentrés tout timides, les joues chaudes, un peu fébriles, nous sommes dit au revoir, maladroitement, sous la brutale lumière de ce que nous étions. Deux antiques choses d’un coup.

Mais j’avais envie de rire. J’avais triomphé de mes confusions passées. Je l’embrassai tendrement, je souriais encore en le quittant. J’allai me coucher. Je m’endormis. Je m’endormis comme il y a longtemps d’un sommeil sans trêve.

Ronan est parti, avec lui s’en est allée ma mélancolie. Me voilà à nouveau éprise de la vie. Il reviendra, peut-être…Les peut-être espèrent encore…

Je t’embrasse ma très chère sœur. Mon jardin m’attend.

Hélène.

Nathalie Bessonnet, alias NAT'ANEL BEE

Auteure, rédactrice, ghostwritter

siret : 79319922500020

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42 rue gambetta, 17230 Marans